A l’usine de l’apprentissage.

Trouver un stage à la fac, plus qu’une galère, un révélateur des changements radicaux et qui s’opèrent dans la conception même d’enseignement.
Une réflexion sur le coup d’état silencieux qui se joue dans le feutré des commissions universitaires et de ses conséquences sur les individus.

- C’est le mois de mai, les universités sont en pleines effervescences. Dans la plupart des filières en effet, les étudiants de L3 ou de master qui n’y sont pas déjà préparent leur entrée en stage. Les examens passés, ils intégreront un organisme ou une entreprise afin de mettre en pratique leurs connaissances acquises lors de l’année écoulée.

Bien entendu certains, laissés sur le carreau s’acharnent dans des recherches vaines faisant le choix de sacrifier révisions et temps libre à cette recherche, hypothéquant donc leurs chances de réussite. Nous effleurons là l’un des nombreux problèmes dans le fonctionnement actuel des universités mais celui-ci comme beaucoup d’autres n’est lui-même que l’un des symptômes d’un mal plus global : l’emprise croissante des entreprises sur la gestion des universités.

Dès le mois de novembre c’est le grand rush. Lettres en rafales, relances, démarchages divers, tous les moyens sont bons pour échapper à la sanction : celle de ne pas être embauché à temps et de ce fait de ne pas voir son année validée. Traduction : le redoublement avec toutes les conséquences morales et économiques qu’il implique.

- De nombreuses raisons peuvent expliquer la mise à l’écart d’une personne par ce système. Si l’étudiant n’a pas de possibilité dans ses relations d’obtenir un piston, qu’il n’étudie pas dans un domaine fortement demandeur, il est dès lors soumis à l’arbitraire du recruteur. C’est alors que la sélection impitoyable commence. Qu’il n’ait pas assez d’expériences professionnelles, qu’il soit racisé, de nationalité étrangère, de milieu populaire, l’étudiant se retrouvera rapidement devant un immense mur de refus oraux ou écrits lui barrant la route de la poursuite de ses études.

En effet, pour obtenir son précieux stage l’étudiant doit être prêt à tous les sacrifices grimés en qualités par des euphémismes tels que « flexibilité » ou « proactivité ». Il devra par exemple accepter n’importe quelle durée d’embauche quitte à ce qu’elle empiète sur les cours de l’année suivante, accepter plusieurs contrats successifs de moins de 8 semaines afin que l’on n’ait pas à le payer 3,60€ de l’heure (montant minimum légal), et adopter bien évidemment une attitude soumise et impersonnelle ainsi qu’un style (vestimentaire, capillaire, etc...) conforme aux attentes d’un milieu bourgeois de cadres prouvant de ce fait sa capacité à s’intégrer au milieu de ceux-ci.

- Le véritable apprentissage réalisé lors d’un stage universitaire n’est pas en réalité celui de la mise en pratique des connaissances mais bien celui de l’aliénation volontaire à un système esclavagiste. Préparer l’étudiant au monde du travail dans lequel il évoluera , l’habituer à la présence perpétuelle de l’épée de Damoclès du chômage toujours prête à fondre sur lui doit lui faire comprendre que son emploi si durement obtenu est précieux et de ce fait qu’il doit faire tous les sacrifices pour sa société, se conformer aux dogmes, aux règles de celle-ci et pourquoi pas à terme développer un syndrome de Stockholm pour son nouveau maitre.

Le stage n’est donc plus aujourd’hui un apprentissage universitaire que sur le papier de l’emploi du temps universitaire. Déconnecté de ce qu’il devait être à l’origine, c’est-à-dire un temps de mise en pratique des connaissances enseignées il est devenu un dressage au monde du travail dans ce qu’il a de plus avilissant pour l’humain.

Cette divergence entre le stage et les autres matières universitaires ne s’observe heureusement pas encore partout. Cependant il est déjà la règle dans certaines filières professionnalisantes ainsi que dans des filières à fort effectif où le nombre d’offres disponibles impose souvent aux étudiants de réaliser des stages quasiment sans rapport avec le domaine étudié.

Concours d'entrée de Science Po à VillepintePhoto : Examen d’entrée de Science Po Paris à Villepinte

- Une question survient alors : si cet aspect de l’apprentissage universitaire a été autant pervertis, pourquoi le problème n’a-t-il pas encore été corrigé par le changement des modalités des formations rediscutées tous les 4 ans par ce corps enseignant ?

La réponse est double : D’une part, le corps enseignant n’a pas encore pleinement pris la mesure de l’effet destructeur de la situation sur les étudiants que ce soit au point de vue du travail universitaire auquel la monopolisation du temps pour la recherche du stage vu nuire qu’à celui des conséquences morales sur les étudiants : sentiment d’inutilité, de vacuité des démarches de recherche valorisation de l’esprit de compétition...

D’autre part, le corps enseignant n’est maintenant plus le seul à décider du programme d’une formation. Imposés par la bureaucratie universitaire, des représentants d’entreprises sont maintenant présents dans les commissions pédagogiques qui discutent des programmes mais également en tant qu’enseignants, tous vent debout pour défendre les intérêts de leurs employeurs.

Ces intérêts il n’est de secret pour personne est le bénéfice, le bénéfice à tout prix, le bénéfice par la formation d’individus déjà prêts à employer, sortant de formations conçues à cet effet, déjà résignés à l’oppression de la hiérarchie voir mieux : déjà ambitieux et arrivistes, prêts à écraser leurs voisins pour monter vers le haut d’une pyramide humaine.

- Mais au-delà d’une simple mainmise à des fins économiques, la marche imposée par cette idéologie de la rationalisation n’est pas anodine, elle s’inscrit dans un mouvement global de disciplination des universités. Apprendre aux étudiants à accepter l’arbitraire, à ne pas avoir de temps libre, les pousser à se comparer aux autres, à une normalité...

Une vision qui s’oppose à la conception jugée archaïque (comprendre dangereuse) de l’université comme d’un lieu d’échange d’idées, où la recherche pouvait se consacrer à des questions fondamentales sans être dépendante du financement privé qui exige des résultats concrets, où l’absence de cloisonnement entre les individus pouvait rapidement mener à l’émergence d’idées critiques et déboucher sur des actions globales.

- La peur de la pensée personnelle est donc bien là. A l’université comme ailleurs, isoler les individus seuls ou en petits groupes aux intérêts propres c’est se préserver contre le risque de contestation globale, diviser pour s’assurer le contrôle sans avoir conscience qu’un jour ou l’autre tous les murs peuvent tomber et la situation devenir incontrôlable, les humains ingouvernables...

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