Ce que veulent les émeutiers au Venezuela

Il y a quelques semaines nous posions la question : que veulent les émeutiers au Venezuela ? Un lecteur d’À l’Ouest a attiré notre attention sur un texte qui y répond et nous a suggéré de le traduire. Ce communiqué est signé par la fédération anarchiste de la rose noire qui regroupe plusieurs pays d’Amérique centrale et des Caraïbes. Publication d’origine ici.

D’où nous parlons et qui nous soutenons

Pour nous, anarchistes habitant dans des pays mitoyens du Venezuela, ce qu’il s’y passe ne nous semble pas distant et ne nous laisse pas indifférent. Pendant deux décennies, nos économies dépendantes ont bénéficié des accords PetroCaribe avec le Venezuela [1]. C’est pourquoi presque tous les États et une bonne partie de la société civile de la région caribéenne sont silencieux concernant le gouvernement néolibéral, autoritaire, répressif et militaire de Nicolas Maduro.

Nous ne nions pas la valeur de ces accords pour nos sociétés, mais nous refusons d’ignorer les contradictions sur lesquelles ils se fondent. La diffusion internationale de la révolution bolivarienne a promu des secteurs sensibles de nos pays et nous reconnaissons les bienfaits des services qu’un accord comme l’ALBA-TCP [2] a permis de développer. Mais nous ne sommes pas seulement des bénéficiaires de l’assistance du gouvernement, des soutiens de l’unité de la région, des anti-impérialistes. Nous sommes aussi des antiautoritaires, des anticapitalistes, des anarchistes, des prolétaires. Nous faisons partie du peuple. C’est pourquoi nous ne serons pas les complices d’un silence monnayé en hydrocarbures.

Nous rendons hommage à ces Vénézuéliens anonymes qui, en 1989, n’attendirent pas que « les conditions objectives soient réunies », qui comprirent que « la fin de l’histoire » était un leurre, et qui menèrent le Caracazo [3], le premier grand soulèvement populaire contre les politiques néolibérales qui triomphaient alors.

Lorsqu’il apparut sur le marché de la représentation politique au début des années 1990, le Mouvement Cinquième République – qui devait porter Hugo Chavez à la présidence en 1998 – ne ménageait pas ses compliments pour les masses rebelles et auto-organisées. Aujourd’hui que le chavisme a atteint son point de maturation optimal comme système néo-libéral, militarisé et répressif, ces mêmes masses sont accusées d’être « terroristes », « criminelles » et « d’extrême-droite ». Ces médisances visent surtout à dissimuler le devenir hideux des professionnels de la révolution au pouvoir.

Nous sommes du côté de ceux qui animent la contestation dans les quartiers populaires de Caracas : El Valle, Coche, 23 de Enero, Baruta, et 5 de Julio à Petare. Nous sommes du côté du soulèvement général mené dans la zone sud de la ville ouvrière de Valencia. Nos cœurs sont du côté des occupations et des auto-réductions dans les supermarchés, du côté de ceux qui affrontent la police à La Isabelica, San Blas, Los Cedros, los Guayos, Tocuyito, Estado Carabobo. Nos pensées vont aussi aux affrontements dont ont témoigné nos camarades vénézuéliens dans les États de Táchira, Mérida, Maracaibo, Barquisimeto et Falcón.

Nous nous élevons contre la Police nationale bolivarienne, la Garde nationale bolivarienne et le service de renseignement bolivarien, qui en dépit de l’adjectif de « bolivarien », forment le bras armé d’un État autoritaire. Nous nous élevons contre les « collectifs » paramilitaires engendrés par le plan Zamora, émanations dégradées de l’authentique mouvement populaire des années 1990, nourries par la bureaucratie et le militarisme chaviste. Nous nous élevons contre les médias qui appartiennent aux politiciens de l’opposition, et dont l’unique ambition est de prendre la place des oppresseurs.

Nous sommes du côté des milliers de prisonniers dépourvus de protection légale, qui sont traités comme des terroristes et sont promenés de cours martiales en prisons surpeuplées. La Constitution Bolivarienne de 1999 dispose que la justice militaire est réservée aux crimes militaires. Mais lorsqu’il s’agit de la préservation d’intérêts hégémoniques, les dispositions constitutionnelles ne sont plus que de l’encre sur du papier.

Nous sommes du côté des familles des dizaines de tués, la plupart d’entre eux issus de la jeunesse. Nous sommes du côté des centaines de blessés. Nous sommes du côté de la jeunesse étudiante et de la jeunesse des quartiers. Nous sommes du côté de ceux qui ont organisé leur propres groupes d’autodéfense dans les rues des différents barrios [4]. Parce que la situation ne peut pas être résolue par un changement de gouvernement, nous sommes du côté de ces jeunes gens qui, à Maracay, brandirent une pancarte sur laquelle on lisait : « Ni MUD, ni PSUV [5] – nous sommes ceux d’en bas et nous aurons ceux d’en haut ».

Le cache-sexe anti-impérialiste du chavisme

L’anti-impérialisme brandi par la machine médiatique chaviste peine à masquer les faits suivants. Des grandes entreprises du secteur énergétique et minier (Chevron, Schlumberger, Halliburton, et Barrick Gold) ont déjà obtenu des concessions valables pendant quarante ans au Venezuela, ce qui leur donne un rôle crucial dans la création de la nouvelle constitution. Le Président Maduro a demandé à ses médias d’éviter de critiquer Donald Trump, dont il a dit qu’il était un « ami » et un « camarade ». Maduro a fait don d’un demi million de dollars aux États-Unis via l’entreprise d’État Citgo afin d’ouvrir le dialogue. Le gouvernement vénézuélien s’est donné comme priorité de payer l’énorme dette extérieure du pays à la finance internationale. Il demeure un membre loyal du Conseil national de la productivité économique, qui entretient une relation intime avec l’oligarchie médiatique du Groupe Cisneros. Ce gouvernement s’accorde mieux aux intérêts de Wall Street de jour en jour, mais il tient à pouvoir être estampillé « bolivarien », « de gauche » et « anti-impérialiste ».

Voici qu’à nouveau, nous devons mesurer les idéaux de la révolution « participante », « anti-impérialiste », sa « libération nationale », son « socialisme », à l’aune des fluctuations du cours des matières premières. À nouveau la « Venezuelie saoudite » est en crise, mais aujourd’hui elle a visage bolivarien. Dans le sillage du gouvernement : famine, désintégration des communautés, impossibilité de développer des moyens de subsistance autonomes, chaos existentiel pour des millions de gens, violence entre ceux d’en bas. Tout cela est entretenu par l’obsession nationale pour le pétrole, le clientélisme politique, le messianisme du chef de guerre, et le culte chauvin des mâles forts. C’est à tout cela qu’il faut opposer la solidarité populaire, la coexistence fraternelle, et la joie entre ceux d’en bas.

Solidarité entre ceux d’en bas, lutte sociale contre ceux d’en haut

Une assemblée constituante n’est pas une solution pour des problèmes sociaux, culturels et psychologiques aussi profonds et sérieux que ceux qui nous affectent. Au milieu des gaz toxiques, du feu terrifiants des armes, des initiatives de quartier d’autodéfense populaire contre la répression, au milieu du millier de blessés, de la mort et de la peine pour les tués, quelque chose émerge de bien plus subtile et libérateur qu’une nouvelle constitution pour l’État vénézuélien. Quelque chose que les inconditionnels de la non-violence et du pacifisme refusent de voir : la possibilité pratique de discerner qui sont nos ennemis et qui sont nos alliés dans la lutte pour une vie libérée de l’oppression, qui permettra la solidarité entre ceux d’en bas et la continuation de la lutte contre ceux d’en haut.

Qu’il soit chaviste ou anti-chaviste, le gouvernement qui aura le pouvoir dans le futur proche n’aura pas le choix. Il faudra qu’il suive la voie initiée sur instructions du FMI en 1989 sous le gouvernement de Carlos Andrés Pérez [6]. Par ici, c’est la recette éprouvée de la domination, et elle emporte avec elle corruption pyramidale, autoritarisme, militarisme, et répression pour ceux d’en bas. À la suite du Venezuela, les gouvernements de notre région prendront le même chemin, chacun à leur rythme. Quel que soit le gouvernement au pouvoir au Venezuela, à le soutenir nous trahirions nos camarades, et nous-mêmes.

Ni PSUV ni MUD : organisation de quartier, ouvrière et populaire.
La lutte continue !

13 juin 2017

Notes

[1https://fr.wikipedia.org/wiki/PetroCaribe (toutes les notes sont de la rédaction)

[4Ce terme désigne les quartiers populaires au Venezuela.

[5La MUD est la coalition d’opposition. Le PSUV est le parti chaviste du gouvernement Maduro.

[6Les auteurs font allusion au consensus de Washington, doctrine économique propagée par le FMI à la fin de la guerre froide. Au demeurant cette affirmation est peut-être un peu rapide. Chavez a nationalisé des entreprises pétrolières, ce qui s’opposait sinon à l’esprit, du moins certainement à la lettre du consensus de Washington.

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