La destitution dans « Maintenant »

Au début du dernier livre du Comité invisible, Maintenant, à propos de la joie de l’émeute, cette phrase : « C’est cette positivité que le spectateur préfère ne pas voir, et qui au fond l’effraie bien plus que les dégâts, les charges et les contre-charges. » (p.13-14) C’est-à-dire, celui qui ne participe pas à l’émeute se berne intentionnellement. Il se fait croire qu’il a peur que la police le blesse, alors qu’au fond il a peur de l’exaltation que lui procurerait l’affrontement avec la police. À la fin du livre, les auteurs concluent : l’intelligence de la situation dont nous avons besoin « ne peut naître que d’un débat constant, généreux et de bonne foi. » (p.154). Je crois que la dernière phrase est juste, mais à la lecture de la première et de bien d’autres, difficile de savoir si les auteurs sont ironiques ou simplement naïfs. En tout cas pour pouvoir débattre ainsi, il faut surmonter l’agacement produit par le texte lui-même, à cause de deux aspects de l’écriture.

Premièrement, les auteurs invectivent un tas de monde : Negri, Lordon, la gauche. Ce qui est lassant, c’est que les auteurs n’ont pas de respect pour leurs adversaires. Et ce qui est dommageable du coup, c’est que l’argumentation n’essaie pas de montrer pourquoi ils ont tort, mais en quoi ils sont bêtes. Deuxièmement, les auteurs tiennent pour évidentes des choses qui ne le sont pas, voire qui sont fausses. Par exemple selon eux, après la manifestation du 14 juin 2016, « toute la rhétorique anti-casseurs de l’appareil de gouvernement, si rodée et en temps normal si efficace, ne cessa de patiner sans convaincre quiconque. » (p.84) On s’en souvient, une vaste opération médiatique et politique a réduit cette manifestation à une vitre brisée de l’hôpital Necker. Les textes écrits alors pour critiquer cette opération montrent que la rhétorique anti-casseur était au contraire très efficace.

Or ces affirmations d’évidences qui n’en sont pas, et surtout ce ton souvent méprisant, produisent un effet sur le lecteur : il doit déterminer de quel côté il se range. Cela interfère avec la discussion dont nous avons besoin, et qui est en cours, pour élaborer des catégories communes. Cela interfère d’ailleurs aussi avec tout ce qu’il y a de chouette dans Maintenant : les développements conceptuels, les retournements de perspective malins, les traits d’esprit rigolos, les citations bien choisies, les propositions intrigantes, la vigueur de la pensée. Tout cela, c’est ce qui remue le lecteur et peut l’amener à changer d’avis, à se dire qu’il avait tort – sauf qu’au lieu de se dire qu’il avait tort, il doit se dire qu’il était un peu bête au fond, puisqu’on le lui signifie avec un certain mépris et depuis une position d’évidence. Bref, le Comité invisible alimente la réflexion politique autant qu’il interfère avec elle, c’est pourquoi la lecture est à la fois enthousiasmante et agaçante.

Une des pistes intéressantes de Maintenant et que nous gagnerions à clarifier, c’est ce que nous voulons dire quand nous parlons de destitution. Sauf erreur, je n’ai pas vu le mot dans Tiqqun, ni dans L’insurrection qui vient. En revanche il y a une « Théorie de la destitution » dans À nos amis, et un chapitre qui s’appelle « Destituons le monde » dans Maintenant. Entre la publication de ces deux bouquins (octobre 2014 – avril 2017), le mouvement loi travail, et pendant ce dernier, un tas de slogans, de tags, de textes publiés sur lundi.am et ailleurs, qui reprennent et diffusent ce mot de destitution. La raison pour laquelle il s’est répandu est aussi la raison pour laquelle il est important d’essayer de clarifier ce qu’on entend par là : parce que ce mot vise à formuler d’un coup l’orientation générale du mouvement révolutionnaire présent. La destitution est un concept qui a vocation à remplacer celui de révolution, ou à lui donner un nouveau contenu.

Destitution et révolution

Dans À nos amis, le passage sur la destitution prend pour cible l’indignation devant la trahison de la révolution. Le programme révolutionnaire classique, c’est celui de la prise de pouvoir. La révolution fait tomber le gouvernement (elle le destitue, au sens classique du terme) et s’empare de l’appareil d’État. Rapidement, la contre-révolution démarre et les marins de Cronstadt se font zigouiller par Trotski. L’idée d’À nos amis, c’est que cette trahison est jouée d’avance. Le programme révolutionnaire classique est vicié par une illusion selon laquelle le pouvoir constitué serait fondé sur le pouvoir constituant. Le pouvoir constitué est le pouvoir établi en fait, l’État. Le pouvoir constituant est l’entité dont se revendique le pouvoir constitué et qui le légitime. Le monarque de droit divin, par exemple, règne au nom de Dieu. Les révolutionnaires zigouillent le roi parce qu’ils pensent que ce au nom de quoi il règne est illégitime, mais eux aussi veulent gouverner au nom de quelque chose, à savoir le peuple, ou le prolétariat, ou la nation. À nos amis dit deux choses : cette fondation du pouvoir constitué sur le pouvoir constituant est fictionnelle, et elle est néfaste.

Cette fondation est une fiction, d’abord, parce que le pouvoir ne s’établit jamais en vertu d’autre chose que lui-même. L’établissement d’un pouvoir constitué se fait toujours par un coup de force, en fonction du rapport des forces en présence. Le pouvoir constituant n’est que le discours du pouvoir à propos de lui-même, par lequel il recouvre son origine et dissimule sa nature. La fiction du pouvoir constituant, c’est la manière dont l’État organise sa défense symbolique.

La fondation constituante est une fiction néfaste, ensuite, parce qu’elle est une opération de neutralisation symbolique de la contestation. S’opposer à un pouvoir constitué au nom d’un pouvoir constituant, par exemple s’opposer à l’État bourgeois au nom du peuple, expose à deux écueils. Premièrement, à se voir expliquer que l’on n’est pas le véritable pouvoir constituant, puisque le pouvoir constitué est déjà fondé et légitimé par le pouvoir constituant. C’est le cas par exemple, lorsqu’une manifestation est matée au nom de « la majorité silencieuse ». Deuxièmement surtout, si l’opposition est victorieuse, si la révolution parvient à faire chuter le gouvernement, en se revendiquant de la légitimité du peuple, elle mate par avance la contestation future, puisque le gouvernement révolutionnaire pourra continuer à se revendiquer de cette légitimité. « Ceux qui ont pris le pouvoir rétroprojettent sur la totalité sociale qu’ils contrôlent désormais la source de leur autorité, et la feront ainsi taire légitimement en son propre nom. Ainsi réalise-t-on régulièrement la prouesse de faire tirer sur le peuple au nom du peuple. » (À nos amis, p.73)

Destituer le pouvoir, dès lors, c’est se défaire de la fiction du constituant. Destituer n’est pas vaincre le pouvoir mais c’est le voir tel qu’il est. À savoir une agrégation de force contingente (elle est ainsi, elle pourrait être autrement ou ne pas être), immanente (elle n’est pas soutenue ni justifiée par une autre force mystique et supérieure) et arbitraire (elle n’exerce pas intrinsèquement la justice, mais vise à se perpétuer). Perçu ainsi, on peut voir le pouvoir opérer, manigancer, s’efforcer, ruser, bref lutter, et apercevoir ainsi à la fois la possibilité de la victoire de ce pouvoir, mais aussi celle de sa défaite. Le pouvoir apparaît ainsi sur un plan commun avec ce qui lutte contre lui. La destitution du pouvoir en ce sens n’est pas vaincre le pouvoir, mais poser les conditions mêmes à partir desquelles il est possible de lutter. « Destituer le pouvoir, c’est le ramener sur terre. » (p.76) En somme, le programme révolutionnaire classique reconduit la logique du pouvoir qu’il conteste. En s’appuyant sur la légitimité du peuple pour fonder un nouveau pouvoir, la révolution prépare la contre-révolution.

Les termes ont peut-être changé aujourd’hui, mais les enjeux demeurent les mêmes. La critique d’À nos amis vise ceux, parmi les révoltés, qui articulent avec un peu trop d’empressement leur utopie, et espèrent refonder l’appareil d’État. L’idée d’écrire une nouvelle constitution qui fonderait la sixième république fait tourner à plein régime la fiction du pouvoir constituant. Le pouvoir qui serait ainsi constitué ne manquerait pas de s’appuyer sur la légitimité du « peuple » pour mettre au pas ceux qui voudraient continuer à lutter.

Extension du domaine de la destitution

Maintenant conserve ce sens principal de la destitution comme critique de l’illusion constituant/constitué. Mais il étend aussi considérablement le concept de destitution. Les auteurs proposent d’opposer la destitution à l’institution, à toute institution, et non plus seulement à l’institution politique. Ce que procure une institution, disent les auteurs, c’est « une lisibilité arrêtée du réel, une stabilisation ultime des phénomènes » (p.67). Les institutions sont en cela opposées aux formes mouvantes de la vie. En fait, l’institution c’est encore une forme, mais une forme qui ne se connaît pas, qui se dissimule et se fait passer pour stabilité, fixité, éternité. Destituer, en ce sens, c’est à la fois élaborer et révéler des formes. Révéler des formes, c’est-à-dire montrer les institutions pour ce qu’elles sont, du bricolage, de la force qui vise à se rendre légitime. Il s’agit donc désormais de destituer toutes les institutions : plus seulement les institutions politiques, mais aussi les institutions du soin (l’hôpital, le médecin), les institutions du savoir (l’école, l’université), les institutions pénales (la justice, la police).

Deux remarques : premièrement, la notion de « forme », que les auteurs opposent à l’institution, n’est pas claire. Les auteurs proposent une énumération de formes (une habitude, un métier, une amitié, etc), qui ne suffit pas encore, me semble-t-il, à en faire un concept opérant. Secondement, les auteurs sous-entendent parfois que la passion de l’institution est si mauvaise, qu’il faut quitter les institutions. Par exemple, il faudrait pour destituer l’université « établir loin d’elle des lieux de recherche, de formation et de pensée plus vivants et plus exigeants qu’elle ne l’est » (p.78). Il est bien sûr possible de quitter l’institution, purement et simplement. Mais cela ferait de la destitution un concept strictement négatif. Jean-Luc Nancy estimait dans un article de Libération qu’il fallait éviter ce terme précisément parce qu’il était négatif : « Son préfixe est périmé. Nous avons usé et abusé de termes négatifs ou soustractifs. » Nancy a raison au moins sur ce point : si nous voulons utiliser ce mot de destitution, il doit, en dépit de son préfixe, être aussi positif. Il doit affirmer quelque chose, et pas seulement nier quelque chose. Et le Comité invisible est d’accord : « Le geste destituant est désertion et attaque, élaboration et saccage, et cela d’un même geste » (p.85). Le sous-entendu selon lequel il faudrait quitter les institutions est en cela contradictoire, ou du moins risque fortement de produire des confusions. Les institutions ne sont pas tant des fixations définitives de la réalité que des cadres au sein duquel se joue une compétition pour la définition même du cadre. C’est pourquoi destituer ne doit pas signifier « sortir du cadre », mais plutôt injecter du dehors dans le cadre. Il est possible d’être médecin et de destituer la médecine, de même qu’il est possible de voter et d’être ingouvernable. Lorsque les étudiants de Nanterre, en mars 1968, revendiquaient, entre autres, le droit aux dortoirs mixes, ils militaient dans l’institution, et leur geste était destituant, parce qu’il visait à transformer le rapport de force dans l’institution tout en élaborant une vie plus désirable.

En somme, il me semble que l’opposition entre destitution et institution telle qu’elle est posée dans Maintenant produit une certaine confusion. L’idée qui mérite d’être retenue est que la destitution doit nécessairement être un geste double : à la fois de soustraction et d’attaque, depuis le centre d’une institution ou depuis ses franges.

Un autre article d’À l’ouest proposait une distinction entre commune insurrectionnelle et commune sécessionniste. Le geste propre de la première serait l’attaque, et celui de la seconde serait la soustraction. La zad de Notre-Dame-des-Landes serait le modèle typique de la soustraction, de la commune sécessionniste. On pourrait penser que cette distinction correspond à deux options possibles, entre lesquelles il faudrait choisir. Or je crois que cette distinction peut être maintenue seulement si, comme le dit l’auteur de l’article, on voit qu’il s’agit là de « deux faces d’un même devenir révolutionnaire ». L’imaginaire de l’affrontement a son fantasme, la prise du pouvoir ; l’imaginaire de la fuite a son fantasme, la sécession. Il s’agit de conjurer ces deux fantasmes. On ne peut pas s’évader de l’État, de la police, de la médecine, de l’université, simplement en supprimant formellement ces institutions. Celles-ci nous structurent en tant que sujets. L’apparence la plus crue du pouvoir est la coercition et la force, mais sa matière première, ce sont les sujets politiques eux-mêmes, la manière dont on se sent soumis, effrayé, coupable. Faire sécession en libérant un territoire ne permet pas automatiquement à ceux qui l’habitent d’être libres. La zad est un bon exemple : la police n’y met pas les pieds, mais la lutte n’est jamais terminée. D’où la justesse de cette phrase de Maintenant : « Destituer ce n’est pas d’abord attaquer l’institution, mais le besoin que nous avons d’elle. » (p.78).

On ne peut donc pas choisir entre commune insurrectionnelle et commune sécessionniste : faire sécession implique de s’insurger et de se battre, se soulever implique de déclarer un écart, un dehors depuis lequel on pense la lutte. Aux échecs, subir une « fourchette » c’est subir une opération de l’adversaire par laquelle il menace en même temps deux pièces importantes, par exemple un fou et un cavalier. Il faut alors décider quelle pièce sacrifier, et quelle possibilité est la moins pire. L’intérêt du concept de destitution, c’est de dire que nous ne subissons pas une « fourchette ». L’insurrection et la sécession ne sont pas le drame du révolutionnaire, mais ses deux armes. L’intérêt du concept de destitution, c’est de penser l’insurrection et la sécession non pas comme problème à résoudre, mais comme hypothèse de départ.

Maintenant propose donc d’étendre le sens de la destitution, comprise non plus seulement comme critique du constituant et du constitué, mais comme geste double contre le besoin de l’institution : à la fois l’attaquer, et élaborer les « formes » autonomes des institutions. Ce qu’il me semble important de préciser, c’est qu’attaquer l’institution et élaborer des formes qui lui sont autonomes peut parfaitement se faire en son propre sein. En tout cas, si ce concept de destitution a un intérêt, c’est bien de penser le geste double d’attaque et d’élaboration.

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