Le front social est-il déprimant ?

Nous étions forts contre le gouvernement de Hollande. Nous sommes faibles contre le gouvernement de Macron. Tout le monde sait que Macron est pire qu’Hollande. Nous sommes-nous résignés ? Faut-il être désespéré par notre incapacité à nous battre avec autant de vigueur ? Le désespoir est souvent la marque d’un manque de lucidité. En l’espèce, il s’agit de l’illusion selon laquelle le désir de révolte et le désir de soumission sont mutuellement exclusifs. Ce texte suggère que l’on peut trouver plus de détermination en pensant la révolte et la soumission sur deux échelles différentes, qui peuvent coexister.

Au printemps dernier nous étions nombreux à avoir la rage au corps. Il y avait tellement de foutage de gueule au gouvernement que la révolte était une position raisonnable. Le foutage de gueule continue allégrement cette année, et avec lui les raisons de tout niquer s’empilent. D’où l’émergence d’un front social pour résister au gouvernement Macron, et les manifestations organisées hier. Hier à Rouen, les rues étaient pleines de la populace rouennaise. C’est-à-dire, les rues étaient pleines de badauds indifférents qui faisaient leurs emplettes sous le soleil dans le centre-ville bourgeois. Je suis tenté de faire un constat désespérant. Malgré toutes les bonnes raisons, la France ne bout pas de colère, elle roupille pendant qu’on lui dessine des bites sur le visage et qu’on lui rase les sourcils.

Mais il y a une autre version de la situation. On lit régulièrement des tribunes qui dénoncent le gouvernement, et des graffitis de plus en plus belliqueux dans les chiottes publiques. On entend de loin en loin les échos des poubelles qui crament, des jeunes qui se battent contre les CRS. On finit par se dire : si les flics veulent nous intimider par leur hargne et les magistrats par leur sévérité glaciale, c’est peut-être qu’on leur fait peur. La France n’est pas en ébullition, mais la colère sourde, enfle, et approche des cent degrés, bref il faut que ça pète, ça va péter.

Deux tableaux contradictoires, donc. Est-ce que les gens s’en foutent, ces jours-ci, ou est-ce qu’ils ont la rage ? On ne peut pas s’empêcher de se poser cette question. Et la réponse engage des affects. Voir la colère autour de nous suscite de l’espoir – cette fois-ci, c’est la bonne – et à l’inverse, voir l’indifférence est désespérant. En fait ce qui est véritablement désespérant, c’est de se poser cette question lorsque la situation change. Le désespoir est aussi grave que l’espoir était fort. Plus j’y ai cru, plus je suis déçu. La naïveté coûte cher. Mais je crois qu’en réfléchissant un peu au présupposé de cette question, on arrive à la formuler différemment.

Le présupposé qu’il faut démonter est le suivant : la rage et l’indifférence sont les pôles mutuellement exclusifs de nos passions politiques. Moins j’ai de raisons d’être en colère, et plus je suis indifférent ; moins j’ai de raisons d’être indifférent, et plus je suis en colère. On se situerait forcément quelque part sur un axe indifférence – rage. Ça pourrait se représenter comme ça :

Or si l’on diverge à ce point sur le constat de la situation, si les signes sont à ce point contradictoires, c’est que les choses doivent être plus complexes. Il y a deux échelles distinctes, l’une de rage, qui produit une volonté de révolte, l’autre d’indifférence, qui produit une volonté de soumission. Ces deux échelles nous traversent tous, et peuvent évoluer parallèlement. D’un côté nous pouvons avoir de nombreuses raisons d’être rebelles, de nous énerver, notre colère peut enfler. Mais parallèlement nous pouvons aussi vouloir avoir la paix, le confort, la sécurité. On pense souvent à la goutte d’eau qui fait déborder le vase, sans voir que les techniques de gouvernement sont mille et une manières d’agrandir la contenance du vase. Nous savons bien assez que la rage est le moteur de notre volonté de révolte, mais nous ne savons pas assez que l’indifférence est le moteur de notre volonté de soumission. Et que ce sont deux désirs différents. Si la volonté de se laisser soumettre est à peine plus grande que la volonté de se révolter, alors on ne se révolte pas. Mieux, si les raisons de se révolter s’empilent moins vite que les raisons d’obéir, on ne se révolte pas non plus. Néanmoins pendant ce temps, les raisons de la révolte s’empilent. Que chute un instant notre désir de soumission, et la révolte éclate. Que s’use notre colère, et la soumission revient.

En 1625, Bacon compare les séditions et les troubles aux tempêtes en mer. Les troubles politiques, dit-il, sont annoncés par des signes, comme les tempêtes sont annoncées par « de sourds coups de vent et de discrets gonflements de mer ». Il nous invite pour ainsi dire à une météorologie politique, certainement art plutôt que science. Chacun sait que les signes qui indiquent le temps qu’il va faire sont difficiles à interpréter. Mais ne serait-ce qu’entrevoir les différentes possibilités, et évaluer approximativement leur probabilité, autrement dit reconnaître l’incertitude, est déjà une victoire, parce que cela empêche de se raconter des histoires. Reconnaître que l’on n’est pas sûr, c’est déjà être lucide. De même, ce modèle des deux échelles n’a pas vocation à devenir prédictif ni falsifiable. Seulement il permet de d’expliquer pourquoi parfois on croit que ça va péter et puis finalement non, et inversement. Je ne sais pas si Macron va chuter au bout de deux ans, ou bien s’il aura un second tour comme président. Mais si dans deux ans il est encore là, je sais que je ne vais pas laisser ma rage être entamée par l’indifférence des autres. Penser la révolte et la soumission sur deux plans différents permet de ne pas se lamenter lorsque le vent tourne.

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