Sur le Pont...

Jeudi 3 mai, centre André Malraux à la Grand Mare, au milieu de l’après-midi. Dans la salle sont installés des habitants du quartier, des professionnels du spectacle, des classes de primaire et de collège, certainement des amis des comédiens.

Sur le pont..., c’est une pièce écrite par des migrants faisant partie d’un atelier d’écriture au sein de l’APMAR (Association pour la Promotion des Migrants de l’Agglomération Rouennaise). Yann Dacosta, fondateur de la compagnie Le Chat Foin, a pensé à Allers retours d’Ödön von Horvath comme point de départ de la pièce. En septembre 2016, il a juste raconté aux réfugiés du groupe le début du récit : Havlicek, un droguiste qui vient de faire faillite est expulsé de son pays où il a vécu pendant 50 ans. Pas de solution : il doit retourner dans son pays natal où une nouvelle loi le considère aussi comme un étranger. Le voilà sur le pont, entre les deux pays qui le rejettent. À eux ensuite d’imaginer « la suite de l’histoire qui pouvait être optimiste, pessimiste, farfelue… » L’autre contrainte : « je leur ai demandé de s’interroger sur la personne qui se trouve sur le pont et se poser la question : est-ce que je me sens sur le pont ? ». Chacun a dû enfin dresser la liste de tout « ce qu’il a trouvé en arrivant en France et perdu en quittant son pays ».

Les spectateurs se font face, la scène est au centre et les côtés droit et gauche matérialisent les pays qui s’affrontent. Pas de décor spécialement, deux trois éléments au sol, deux estrades, une pour chaque pays, une valise, des chaises pour les comédiens. Les comédiens qui parlent avec tellement d’accents différents.
La première partie est drôle, les allers-retours d’Havlicek entre les deux pays tournés en ridicule. Et c’est là que la pièce commence à porter une idée politique courageuse et forte : l’absurdité qu’il y a à décider qu’on appartient à un pays ou à un autre. Encore plus absurde que d’autres puissent en décider pour nous. Absurde enfin de croire que c’est cette appartenance qui fonde une identité. Les ressorts comiques employés pour permettre à Havlicek d’entrer dans le pays qu’il a choisi sont presque cyniques tellement ils semblent renvoyer à des situations réelles.
Après la mise en place de la métaphore du pont comme espace-temps pour ceux qui changent de pays, de vie, de monde, commence le récit de chaque expérience. Pas de manière linéaire, ou chronologique, mais par touches, par sensations, par émotions. Et leur réalité devient palpable, sensible, proche, d’un coup. Tout n’est pas négatif dans ce qu’ils ont quitté et trouvé ici. Mais la violence est toujours présente. Violence du départ, de la contrainte, du rejet, de la perte. En assistant à ce spectacle, ça semble tellement évident que ce qui est porté par tous ceux pris dans ce mouvement, c’est que le choix qu’ils ont fait est politique.
Peu importe ce que les États, les mondes veulent imposer, en fait, on veut pouvoir vivre de la manière dont on l’entend.

Alors un danseur effectue un solo avec arrêt brutal, le corps qui se courbe comme en accusant le choc d’un coup dans le ventre, il est rejeté en arrière. Il y a une force contagieuse qui se dégage de cette troupe constituée par l’expérience commune. Tellement de façons d’affirmer que leur lutte est la seule chose qui fait sens.

Alain Damasio écrit de la science-fiction comme d’autres lancent des pavés : dans le but de trouver, parfois à tâtons, quelques sentiers hors du désastre. Ses deux livres les plus connus, La Zone du Dehors et La Horde du Contrevent, ont redonné au conte philosophique une actualité sans niaiserie, et nourri l’imaginaire d’une génération plutôt que son désespoir.
Il livre cette semaine sur Lundi Matin sa vision d’un monde sans Macron.
Je partage ici un extrait de son texte. Vous pouvez en retrouver l’intégralité sur cette page.
« Pour les camps de migrants — dans ou en dehors des camps officiels ou labelisés par l’État — nous avons une idée simplissime : donner aux migrants la possibilité de construire eux-même leur maison — leur hutte, leur casbah, leur yourte, leur tour. Avec l’aide d’architectes, d’ébénistes, d’ouvriers du bâtiment, de maçons, s’il le faut. Avec l’apport d’artistes pourquoi pas ? Mais surtout avec leurs propres mains, leur propre culture forcément métissée d’exilés, leurs propres envies. Leur offrir la plus évidente des hospitalités : cette fierté d’être autonome pour s’abriter et reconstruire une vie digne. On n’accueille réellement personne sans lui donner un bout de terre, un bout de terrain, un lieu où construire un chez-soi qui lui ressemble. Une maison donc. Une maison qui dans sa forme et ses matériaux sera déjà une façon de s’entrelacer au pays.
Le camp qui en résultera naturellement sera plus proche d’un hameau ou d’un village car on pourra aussi travailler en commun les circulations, les places à palabres, les jardins, aplanir un terrain de foot. Il sera surtout à l’image des cultures qui le peuplent. Des habitats en terre, en pierre, en tôle, en toile, en béton ou en bois, avec des formes singulières, une patte, une griffe propre à chacun. Et ce sera vraisemblablement beau et baroque. Beau car baroque. »

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