Le Diable Au Corps, un nouveau lieu politique sur Rouen

Rouen s’apprête à accueillir un nouveau lieu politique. A l’ouest est allé à la rencontre des nouveaux locataires du 100 rue Saint-Hilaire pour découvrir ce qui se cache derrière l’énimagtique nom du “Diable au Corps”

Avant de parler du lieu et de son fonctionnement, pouvez-vous nous parler du contexte qui vous a amené à ouvrir ce lieu ?

Ceux qui traversent le Diable au Corps et qui sont à l’initiative de ce lieu se sont rencontrés d’abord dans les mouvements sociaux dans le milieu des années 2000 puis, dans la série d’occupations qui a suivi le mouvement contre la réforme des retraites en 2010. En effet, c’est à ce moment qu’a été ouvert à Rouen le premier squat à caractère politique depuis 10 ans. D’autres occupations ont suivi, à chaque expulsion et ce jusqu’en 2016.

Ce qu’on veut faire dans notre nouveau lieu est proche de ce qu’on avait essayé de déployer politiquement dans toutes ces occupations. Mais aujourd’hui, l’ambition est plus grande, notamment parce qu’il devient possible d’inscrire ce projet dans la durée et dans un espace précis avec plus de personnes. Par ailleurs on a fait beaucoup de rencontres plus récemment, lors du mouvement du printemps 2016, qui ont donné une nouvelle dynamique au projet.

Ce dernier mouvement ne ressemblait pas aux mouvements traditionnels français, polarisés autour d’une opposition syndicat-gouvernement, mais il s’agissait davantage d’un ensemble de forces autonomes qui ont composé ensemble : lycéens, syndicalistes déterminés, chômeurs... Et ce, avec des désirs qui allaient bien au-delà de la revendication du retrait de loi. A Rouen, la teneur des manifestations et les gestes portés ont été pour la plupart nouveaux ou reconquis, et nous ont donné la possiblité d’expérimenter des tactiques et des manières directes d’assumer le conflit, de le faire durer.
Le Diable Au Corps s’inscrit dans la continuité de cette période, nous permettant d’allier nos complicités à nos gestes avec la constance que nécessite notre combat.

Le lieu a été en chantier pendant longtemps, les travaux sont presque terminés. C’est super joli, bravo ! Pouvez-vous nous expliquer comment ça s’est déroulé ?

Les travaux font partie des tâches les plus longues dans la mesure où ils s’effectuent collectivement et sont également des moments de partage et d’apprentissage de techniques qui ne sont pas maîtrisées par l’ensemble du groupe. Nous avons procédé par sessions : un appel était fait par l’intermédiaire de notre facebook à des semaines de chantier ponctuelles qui réunissaient chaque fois une dizaine de personnes. La possibilité était laissée de ne venir qu’une demi-journée ou toute la semaine, d’effectuer un chantier précis ou de se greffer aux chantiers cours. L’important était principalement de se réapproprier les bases de l’aménagement : dalle de béton, installation du placo, peinture, pose de parquet, etc. Ces semaines ont permis aussi aux participants de se familiariser avec le lieu et de s’y projeter avec des envies particulières.

Pourriez-vous décrire à présent le lieu et ce que vous comptez y faire ?

L’entrée se fait sur la rue, par la vitrine. Cette première pièce sera une bibliothèque de prêt. Pendant plusieurs mois nous avons demandé à ceux qui s’intéressaient au projet de nous fournir leur “bibliothèque idéale”, à savoir la liste des livres qui leur semblaient avoir aidé à leur construction ou qui leur semblaient essentiels. A partir de ces listes, nous avons commencé à récupérer des livres un peu partout. C’est cet ensemble de bibliothèques idéales qui constitue le fond que nous mettrons à disposition. L’idée est aussi que ce soit une bibliothèque partisane, où il y aurait un grand nombre d’ouvrages politiques : des livres comme des revues qu’on peut difficilement se procurer ailleurs.

Derrière cette pièce se situe un petit renfoncement qui est voué à devenir une petite épicerie de nos productions alimentaires : pâtes, bière, cidre... Derrière cette pièce encore, se trouve une petite cour avec un cabanon, pour lesquels l’usage n’est pas encore déterminé et ne demande qu’à accueillir de nouvelles idées.

Au premier étage se situe une grande pièce, qui sera la salle de réunion, qu’on utilise d’ailleurs déjà de cette manière. D’autres idées s’y attachent, comme d’en faire un lieu de projection. Il y a une petite cuisine qui a permis d’organiser les grands repas pendant les semaines de chantier.

Au deuxième étage, se trouvent deux pièces. L’une est déjà en fonctionnement, c’est un studio d’enregistrement radio. Nous avons, en effet, depuis cinq ans, deux émissions sur HDR, la radio des Hauts-de-Rouen : le premier samedi de chaque mois, “Au-delà des murs”, qui parle de tous les aspects de la prison, et le troisième samedi de chaque mois, “La Rue Meurt”, qui est plutôt une émission sur les luttes locales ou l’actualité des mouvements politiques.

Nous avons donc le souhait de mettre en place ce studio pour enregistrer nos émissions ainsi qu’étendre les possibilités de faire de la radio. En janvier 2017 a émergé le projet d’une webradio, qui a permis de nouvelles rencontres. Cette webradio s’appelle “Crochet” et a quelques émissions déjà à son actif en attendant que toute la structure soit mise en place et d’acquérir tout le matériel nécessaire. L’idée est d’en faire une radio ouverte où tous ceux intéressés pourraient trouver à s’exprimer. Sans qu’il y ait de ligne éditoriale, cette webradio réunit des gens avec un minimum de partage politique.

En face de cette pièce se trouve la pièce-bureau, plutôt dédiée au montage vidéo et à la mise en page ainsi qu’aux machines d’impression. L’idée était de devenir indépendant dans la production de nos textes et leur impression. Plusieurs projets d’écriture se croiseront et pourront être imprimés directement.

Enfin, au dernier étage, deux activités se croisent dans une seule pièce. Dans un premier temps, il s’agissait de dédier la pièce au soin, notamment au shiatsu, médecine asiatique à base de compression sur les points d’énergie, pour laquelle un des membres du collectif a suivi une formation complète.

Mais cet étage est également déjà utilisé depuis octobre 2016 pour tenir des ateliers avec des enfants tous les samedis matin. Nous avons aménagé l’endroit pour le rendre utilisable par de tout petits enfants, puisque ceux qui y viennent toutes les semaines ont aujourd’hui entre un an et demi et trois ans. Il s’agit de prendre en charge les enfants pendant une heure, sans leurs parents, afin de les voir évoluer collectivement, et de construire des relations avec eux, indépendantes du cercle familial restreint. Ces ateliers sont voués à se développer, plusieurs projets autour des enfants et de l’éducation sont en effet en maturation.

Voilà pour ce qui existe déjà et ce qui est en projet, mais nous avons toujours pensé le lieu pour qu’il soit possible que d’autres idées viennent le compléter.

Trois associations ont par exemple rejoint le projet cette année : le centre LGBT Haute-Normandie [1] qui y tiendra des permanences et qui mûrit encore d’autres idées, l’association Agenda, dont le projet est de former à l’éducation populaire et enfin, Diffraction, une association pour se former à l’action collective et créative.

Comment avez-vous obtenu ce lieu et quelles sont les ressources qui permettent qu’il subsiste ?

Nous payons un loyer tous les mois. Nos ressources viennent principalement de dons réguliers qui sont faits à l’association et de soirées que nous pouvons organiser au restaurant associatif La Conjuration des Fourneaux. Cette question est une question collective, il s’agit de multiplier les ressources, mais de les trouver ensemble. C’est évident qu’il s’agit d’une recherche permanente pour pouvoir faire exister ce lieu, ses activités présentes et futures mais toujours dans l’idée que cette question doit être réglée pour qu’elle prenne le moins de place dans notre lieu. L’argent d’une manière générale est collectif et sert essentiellement à payer les factures, le loyer et le matériel commun.

Le D.A.C sera aussi un lieu où il y aura des discussions et des présentations de livres. Pouvez-vous nous en dire plus ?

En ouvrant un lieu tel que celui-ci, nous n’inventons rien : le Diable Au Corps est un lieu qui est en lien avec des dizaines d’autres en France ou en Europe voire dans le monde. De Montréal à Barcelone ou encore à la Zad de Notre-Dame-des-Landes, une proximité se dessine car ces différents lieux posent des questions qui sont les mêmes que les nôtres : l’organisation sans l’intermédiaire des pouvoirs et la recherche de la manière la plus autonome politiquement, matériellement, de vivre. Donc effectivement, il y aura souvent des discussions avec des personnes venant de lieux en lutte mais aussi des présentations de livres. D’ailleurs, le 28 septembre, il y aura la présentation du livre Retour sur une saison à Gaza par son auteur Vivian Petit. Ce livre parle de l’histoire de la ville de Gaza, son occupation par l’armée israëlienne et la gestion qu’elle fait depuis des décénies du territoire et de ses habitants.

En résumé, c’est quoi le diable au corps ?

Lutter, se réunir, s’organiser, faire de la radio, lire, se faire depister, s’amuser, conspirer, contre les ordonnances et tout cela en même temps... Pour autant, nous n’avons pas de formule miracle pour le rendre possible et partageable. Nous nous appuyons sur nos rencontres et sur notre experience collective éprouvée dans les luttes et dans nos lieux pour réussir. Ce que nous attendons d’un tel lieu, c’est de permettre une mise en commun et une élaboration politique devenue essentielle.

L’inauguration aura lieu le 13 octobre à partir de 18h avec une présentation du lieu, un buffet et plein d’autres choses...Venez nombreux !

Contact : lediableaucorps@riseup.net ou sur Facebook (Le Diable Au Corps)

Notes

[1Centre Lesbien, Gay, Bisexuel et Trans

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