Allers sans retour

Ça y est, ce mercredi 31 mai, en milieu de journée, commence à poindre le visage écoeurant de cette élection aberrante.

Une association (L’Auberge des migrants) qui distribue deux fois par jour des repas, 200 à midi et 350 à 18 heures, se voit empêchée de le faire par des CRS. La préfecture du Pas-de-Calais assure pour sa part que la distribution des repas ne fait pas l’objet d’interdiction, mais qu’elle est « encadrée » par la police. Cet encadrement semble assez flou puisque ceux-ci affirment d’abord aux bénévoles qu’ils n’ont pas le droit de distribuer les repas, puis qu’ils veulent contrôler le poids du véhicule et enfin le chef de la police déclare que, sur ordre du préfet, l’association n’a pas le droit de distribuer des repas en dehors du créneau 18h-20h. L’action policière va plus loin puisque l’association paie une amende pour la charge supplémentaire du camion : un bidon d’eau, qu’ils ont dû vider sans pouvoir la distribuer.
La présence de policiers mercredi près du lieu de distribution est visiblement liée à une autre opération, « qui consistait à retirer des déchets (tentes, abris) présents dans un bois à proximité de la route de Gravelines ». Cette opération, menée mercredi entre 9h30 et 14h15, a abouti à l’interpellation de neuf migrants afghans en raison de leur situation irrégulière, précise la préfecture.
Peu importe pour les bénévoles : ils vont poursuivre leurs distributions de repas de la mi-journée au même endroit, ou ailleurs.
« Nous constatons et dénonçons une chasse à l’homme, des violences policières illégitimes, du harcèlement des réfugiés ainsi que des entraves aux distributions alimentaires », a affirmé par conséquent François Guennoc, porte-parole de L’Auberge des migrants, lors d’une conférence de presse à Calais.
L’association, qui a écrit au président pour « faire cesser » ces violences concernant aussi des mineurs, dénonce le fait que régulièrement « des duvets sont gazés ou confisqués et des coups de matraque donnés à des réfugiés pour leur faire comprendre qu’ils ne sont pas les bienvenus dans la région ». La préfecture du Pas-de-Calais souligne, quant à elle, qu’« aucune plainte pour violences policières à l’encontre de migrants n’a été déposée » et que « l’action de la police s’effectue bien entendu dans le respect du droit ».
Et pour cause, il est difficile pour ces réfugiés de porter plainte : « Ces jeunes ont peur de la police, de témoigner et de laisser leur identité, comme dans leur pays ». Les associations estiment à 600 le nombre de personnes aujourd’hui dans la ville ou ses environs, « obligés de se cacher le jour en restant sans cesse mobiles », dont une part importante de mineurs ou de très jeunes adultes.
Si cet acharnement était connu, celui à l’encontre des associations l’était moins et marque un tournant de la politique anti-migrants.
Le préfet du Pas-de-Calais Fabien Sudry, s’adressant à la presse, décide qu’il est de bon ton de rappeler que « depuis le démantèlement du camp de la Lande de Calais, l’objectif des pouvoirs publics est d’éviter la formation de nouveaux camps permanents sur Calais, afin de préserver l’ordre public et assurer la sécurité, tant de la population calaisienne que des migrants eux-mêmes ». Il ajoute également, « les distributions de repas ne doivent pas conduire à la reconstitution de points de fixation » et sont donc « limitées dans l’espace et dans le temps ».
Comme en réponse, une vingtaine de migrants ont érigé un barrage enflammé constitué de branchages sur l’A16 non loin de Calais dans la nuit de mercredi à jeudi, le premier de ce type depuis le démantèlement de la « jungle » en octobre.

Et, comme si ces événements manquaient de clarté, le nouveau ministre de l’Intérieur, Gérard Collomb, a voulu affirmer ces positions en présentant en début de semaine dans Le Parisien ses priorités et en particulier sa volonté de mettre en œuvre une politique répressive en matière migratoire.
Sa première décision sur le dossier des migrants dans le nord de la France est de déployer trois unités supplémentaires de forces mobiles. Quelque 150 policiers et gendarmes seront alors présents très prochainement dans le Calaisis, où le nombre d’exilés augmente de nouveau.
« Les personnes qui demandent l’asile ont évidemment vocation à être prises en charge dans la dignité », pour le ministre de l’intérieur. Or, il est désormais impossible de déposer une demande d’asile à Calais, puisque la structure a été fermée lorsque la jungle a été évacuée, en octobre 2016. Pour enregistrer un dossier, il faudrait pouvoir aller à Lille. Mais les forces de l’ordre arrêtent tous ceux qui s’approchent de la gare de Calais et les conduisent dans les bureaux de la police de l’air et des frontières. Gérard Collomb répète alors que les étrangers « qui sont en situation irrégulière doivent être éloignés ». Or, il s’avère que la plupart de ceux qui veulent demander l’asile n’ont pas de papiers, même s’il n’est pas obligatoire de disposer de papiers pour déposer une demande de protection. Nombreux se retrouvent expulsés avant même d’avoir pu signifier qu’ils voulaient être reconnus comme réfugiés.
Enfin, dans le même entretien, le ministre rappelle qu’il compte bien appliquer le règlement de Dublin et précise que les personnes « dont la demande d’asile relève d’un autre Etat membre doivent être réadmises dans cet Etat » car, « l’essentiel est de tarir les flux d’arrivées » dont « le plus important » serait à ses yeux « celui des déboutés du droit d’asile dans les pays voisins ».

Et là on rejoint l’univers kafkaïen qu’Ödon Von Horvath mettait en scène en 1934 dans sa pièce Allers-Retours :
Havlicek vient d’être expulsé du pays X parce qu’il a fait faillite, et ce pays lui affirme que quand on est un étranger et qu’on est à la charge de cet état providence, le pays X se doit de le renvoyer dans son pays natal (Y), dont il est ressortissant même s’il n’y a passé que quelques jours. Le pays Y affirme, lui, qu’une loi est passée 20 ans auparavant stipulant que si un homme né dans ce pays n’y a pas sa résidence principale, il n’est pas ressortissant d’ici. Et Havlicek se retrouve coincé sur le pont entre les deux pays.

Constantin
Vous ne ressortez plus d’ici

Havlicek
Passionnant. Seulement d’où est ce que je ressors, s’il vous plaît ?

Constantin
De nulle part.

Havlicek
« Nulle part » Quelle aberration. On existe bien quelque part, à la fin ?

Constantin
La loi, c’est la loi !

Havlicek
Mais c’est inhumain ce genre de loi…

Constantin
L’appareil de l’état bien souvent broie des destinées individuelles…

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