Il en va de la possibilité même de lutter

Les quatre ingrédients essentiels à l’écrasement d’une contestation :

1) La traditionnelle distinction médiatique entre bons et mauvais manifestants, et à son point culminant, la distinction entre la bonne et la mauvaise manifestation (deux manifestations étaient appelées samedi 4 mars). L’une déclarée "pacifiste", et l’autre qualifiée de "plus musclée".

2) Le relais de cette distinction par les organisations de gauche rouennaises (CDLF en tête). Alors qu’un appel "unitaire" à une Marche pour la Justice et la Dignité (en lien avec #JusticePourThéo mais aussi avec la marche du même nom qui aura lieu le 19 mars à Paris) était lancée depuis quelques semaines et qu’il avait été proposé à ces mêmes organisations de le signer collectivement et de s’y joindre, le CDLF a choisit de lancer (dans un second temps donc) son propre appel. Par cette opération de division les organisations rouennaises ont délibérément choisi d’abandonner à leur sort les jeunes enragés et, bon gré, mal gré, ont donné des garanties à la police dans la répression qu’elle préparait.

3) La prise en compte par les forces de l’ordre de la force d’appel que constituent les groupes politiques autonomes sur tout le territoire. Chaque fois qu’un appel émane de Nantes Révoltée ou du MILI à Paris, et maintenant de Rouen dans la rue ou du Mouvement Lycéen Rouennais, on assiste à un flicage disproportionné et à une répression décomplexée. Sur les quatre premiers rassemblements rouennais, plus d’une soixantaine de personnes ont été interpellées dont une grande partie de jeunes de banlieue et de mineures. Au moins une personne est en prison pour 6 mois, beaucoup ont pris des peines avec sursis et d’autres attendent leur jugement. 60 personnes dissuadées de revenir aux manifestations en plus d’une partie de leurs potes représentent une part non négligeable de la composition totale des manifestations à Rouen.

4) Le plus gros dispositif que nous ayons connu à Rouen et ce, pour une "Marche pour la Justice et la Dignité" (annonçant 90 participants facebook) réunissant une centaine de personnes : 2 hélicoptères, 2 canons à eau, 80 BACs, 200 gendarmes mobiles, quelques compagnies de CRS et les équipages de police de la ville. La mise en place d’une nasse géante pour s’assurer de cerner et d’identifier formellement et pour longtemps les derniers irréductibles osant se pointer à ce genre de rassemblements, et donc, d’écraser la contestation. A noter qu’au même moment une nouvelle préfète était nommée à Rouen. Baroud d’honneur ou arrivée en grandes pompes ?

Maintenant, il s’agit de penser collectivement (à l’échelle du "mouvement" rouennais) cette impasse : il en va de la possibilité même de lutter. Sous Sarkozy comme sous Hollande, la police s’autonomise et franchit des seuils de répression et de violence toujours plus élevés. Cette tendance n’a d’ailleurs aucune raison de s’inverser après les prochaines élections et connaîtra très probablement encore des accélérations. Cela pose quelques questions :

Comment ouvrir un espace de parole et de composition entre les différentes forces autonomes et les organisations rouennaises ne souhaitant pas reproduire l’écueil de samedi 4 mars ? Comment éviter la séparation que nous imposent les stratégies policières et médiatiques ? Comment trouver une once de solidarité entre organisations, groupes autonomes et révoltés des banlieues ?

Cette première question en pose évidemment beaucoup d’autres : comment dépasser les platitudes morales sur la bonne ou la mauvaise manière de manifester ? Comment réussir à faire composer différentes pratiques de lutte ? A quel moment elles nous renforcent, à quel moment elles nous affaiblissent ?

Comment réussir à déjouer les dispositifs policiers ne permettant rien d’autre que des défilés pacifiés ? Comment mettre en pratique le refus de manifester en cage ? Quelles modes d’action seraient plus adéquats ?

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