L’insurrection de 1848 à Rouen

Nous livrons aujourd’hui une synthèse historique sur l’épisode insurrectionnel qu’a connu la France en 1848, et sur sa tournure précise à Rouen. Nous nous basons sur un dense travail de recherche effectué par le MMO76 (mémoires du mouvement ouvrier) et de l’ouvrage de Peyrou Florencia « Autour des émeutes rouennaises d’avril 1848 : réalité et représentations d’une insurrection ouvrière » (http://www.persee.fr/doc/annor_0003-4134_1998_num_48_5_4850). L’enjeu, bien entendu, est d’accroître et de diffuser la connaissance des luttes que notre ville a connues, mais aussi de réussir à se représenter comment pu se déployer une insurrection à Rouen : quelles ont été les questions, les tactiques des insurgés autant que celles du pouvoir, quelles ont été les fractures internes au camp révolutionnaire, comment faire résonner cet épisode et donner continuité à ses gestes dans les luttes d’aujourd’hui ?

Rouen 1848 – Etat des lieux

Cinquième ville de France avec ses 100 000 habitants en centre-ville et 30 000 dans ses banlieues. L’industrie est majoritairement textile et se répartit autant sur la rive gauche que dans les vallées de la rive-droite : Barentin, Malaunay, Duclair, Darnétal. Sans oublier Elbeuf et son grand centre d’industrie lainière.

L’extrême concentration des ouvriers, leurs conditions de vie ainsi que tous les dispositifs du contrôle patronal amènent à des conflits réguliers : grève des filateurs du Houlme en 1825, grève des ouvriers à Rouen en 1830 avec des violences sur les marchés pour protester contre les prix des denrées et rassemblements houleux devant les boulangeries. Les tensions s’amplifient jusqu’en 1847 où éclate une forte crise, à la veille de la révolution. Les affrontements avec les troupes et la Garde Nationale sont systématiques. Des arrêtés de la préfecture interdisent les coalitions d’ouvriers et tout « attroupement séditieux ».

Banquets et révolution de février

Face à la monarchie Louis-philipparde, les républicains organisent des banquets dans toute la France (les réunions politiques étant interdites). En 1848, « la Révolution marche à pas de géant et enfin les barricades s’élèvent à Paris, le 22 février, sur le refus de donner le banquet de la Réforme, tous les Républicains font leur devoir et après 3 jours de lutte, Louis-Philippe, le roi de la bourgeoisie se sauve » et la République est proclamée.

La nouvelle arrive à Rouen le 25 février en fin d’après-midi par voie de chemin de fer. La République fut accueillie avec joie par les ouvriers : « l’avènement glorieux de la démocratie dû à l’admirable dévouement du Peuple de Paris impose de grands devoirs à ceux qui, à Rouen, ont gardé intact le drapeau des institutions républicaines. » Mais la bourgeoisie locale reçoit cette nouvelle avec une grande hostilité.

Le Conseil municipal réuni d’urgence est envahi. « On croyait à la délivrance, à la liberté, au socialisme » raconte plus tard une personne ayant participé à l’action. A ce moment, la Garde nationale se trouve être la seule force armée de la cité, après l’évacuation volontaire le matin des troupes royalistes du général Castellane. La Garde nationale est essentiellement composée de bourgeois. Les chefs et gardes étaient donc de cœur avec la dynastie de Louis-Philippe.

Les ouvriers rouennais n’attendent pas

De la République le peuple attend tout. Fin du chômage, amélioration des conditions de vie et de travail. Aussi est-il impatient, et sans attendre les premières décisions du gouvernement provisoire, il s’en prend à ce qu’il accuse d’être directement responsable de sa misère : le chemin de fer (qui a privé d’emploi un grand nombre de bateliers, dockers et voituriers), les machines et la main d’œuvre étrangère.

La Gare Rue verte et celle de Saint-Sever sont envahies et saccagées dès le 25 février au soir. De nombreux actes de sabotages sont commis le long des lignes de chemin de fer. Déjà, 52 suspects sont arrêtés et la Garde nationale accuse le Comité démocratique fraîchement constitué d’être les instigateurs des incidents. Le 27 février, les ouvriers de la filature La Foudre à Petit-Quevilly envahissent leur usine et obtiennent le renvoi de 50 ouvrières anglaises et irlandaises. Croud’Homme, citoyen républicain, écrira : « Le lendemain, c’était la filature de lin La Foudre qui était envahie pour chasser les travailleurs anglais qui y étaient occupés, oubliant que l’ouvrier doit être internationaliste, sa patrie n’est-elle pas là où il trouve travail, vie, existence. Ces principes n’étaient pas encore assez compris, et quoi faire contre une foule en délite, heureuse de la délivrance du tyran ». L’idée que l’étranger pouvait être l’une des causes de notre misère traversait déjà la population française.

A Bernay, aux cris de « A bas les machines » les ouvriers obligent les patrons à ne plus utiliser celles-ci. L’usine Grandin à Elbeuf est incendiée. Le 28 février, 500 ouvriers des vallées de Pavilly et de Barentin marchent vers Duclair en réclamant la diminution de l’horaire journalier de travail. A Villers-Escalles le même jour, 1500 individus armés de bâtons réclament une augmentation et une amélioration du règlement intérieur de leur filature. Ils rentrent en grève et interdisent l’entrée des ateliers. A Barentin, trois filatures sont fermées. Des mouvements similaires ont lieu à Rouen, Déville, Maromme et Sotteville. Pendant cette période, on parle de « faire danser les chefs d’industrie ». Ces derniers réclament un retour à l’ordre auprès du nouveau gouvernement provisoire démocratique qui ne tardera à trahir la colère populaire en affirmant : « C’est une poignée d’hommes qui soulève tout et qui fait tout le mal ». La rhétorique d’une « minorité d’agitateurs infiltrés » fait déjà parler d’elle.
Tous ces incidents inquiètent fortement la bourgeoise et les partisans de l’ordre. Elles sont le prétexte au retour immédiat dans Rouen des troupes de l’armée dès le 26 février. Le général archi-réactionnaire Castellane tenait la ville avec l’armée et la Garde nationale et pouvait faire arrêter les Républicains autant qu’il le souhaitait.

Le gouvernement provisoire fait savoir aux ouvriers qu’il préfère les pétitions aux émeutes pour qu’ils fassent entendre leurs voix. Bien que les requêtes s’accumulent et permettent de comprendre les revendications ouvrières, les manifestations et les grèves continuent. Lillebonne et Bolbec s’illustrent aussi comme foyer de la contestation. Finalement les chefs de fabrique faiblissent et se réunissent pour prendre immédiatement des mesures en faveur des ouvriers pour pacifier le mouvement, sans attendre les nouvelles mesures nationales.

Parallèlement à l’agitation, de nombreux clubs voient le jour à Rouen et ses alentours : « La foule se pressait aux séances du Club ; les habitants des campagnes y venaient d’une lieue à la ronde, bien qu’il fallût retourner la nuit. La plupart des discours des orateurs roulaient sur les trois grands principes que la révolution venait d’annoncer ». Tous les discours étaient terminés par un immense cri de Vive la République. Avant de sortir on chantait la Marseillaise. « Mourir pour la patrie et l’Étincelle ». Un certain nombre de revendications débordent le cadre des conditions de travail. Le droit au divorce réclamé par les femmes en atteste.

Courant mars, alors que la République est officiellement proclamée à Rouen, on renomme la rue Royale rue de la République. On ouvre des ateliers et des chantiers communaux pour plus de 9000 chômeurs et la journée de travail passe de 12 à 11 heures. Alors que les autorités s’attendaient au retour au calme, cette dernière mesure cause un grand mécontentement car à Paris, la journée de travail est ramenée à 10 heures. Les salaires sont toujours aussi bas, le travail tourne au ralenti.
La frange bourgeoise de la Garde nationale, devenue ouverte à tous avec la République, refuse de livrer des armes aux gardes ouvriers. Un conflit autour de symboles s’ouvre alors. Des "arbres de la liberté" sont plantés ici et là par des ouvriers mais ils sont systématiquement arrachés par la Garde Nationale. Lorsqu’un arbre est planté à l’Hôtel de ville le citoyen Cord’Homme écrira dans ses mémoires : "Il n’a pas duré longtemps non plus, et à sa place, sous un gouvernement républicain, nous voyons encore cette grotesque statue de Napoléon, mal faite d’ailleurs. Une statue de cet homme devrait-elle exister dans la démocratie, qui a violé tous les droits du peuple, asservi la nation, ruiné la France ; qu’on l’enlève, et si on ne la détruit pas, ce qui ne serait pas une perte pour l’art, qu’on la remonte provisoirement dans les jardins de la Préfecture, elle y sera bien placée". La colère monte. Fin mars, les manifestations sont quotidiennes.

Le 27 mars a lieu le jugement d’ouvriers arrêtés au début du mois pour avoir envahi la filature à Malaunay, de s’être emparé du chef et de l’avoir traîné à demi-nu dans la rue pour obtenir une augmentation de salaire. Ils sont condamnés dans un Palais de justice en état de siège, à des peines variant de 15 jours à 6 semaines de prison. A l’annonce du verdict, la foule qui s’était rassemblée place Saint-Ouen, se dirige vers la prison de Bicêtre pour obtenir leur libération ; le cortège parvient à pénétrer dans la première cour, mais on ne met en liberté que l’ouvrier Blanchard, inculpé lors de l’incendie en février d’un pont de chemin de fer. La Garde Nationale et le gouvernement démocratique Deschamps interdisent les manifestations et procèdent à de nombreuses arrestations. De nombreux renforts arrivent sur Rouen. Chaque rassemblement est suivi de l’arrivée immédiate des troupes. Pour autant, à Sotteville, à Quevilly, à Maromme ou encore à Darnétal, de nombreux ouvriers continuent de manifester leur mécontentement et bravent l’interdiction. Partout on cherche les « meneurs » et beaucoup de personnes sont arrêtées.

A Lillebonne le 31 mars, des ouvriers se rassemblèrent devant la mairie pour exiger la délivrance de personnes arrêtées lors d’une marche sur Bolbec effectuée deux jours auparavant. Ils menacèrent de prendre des otages tout en jetant des pierres aux soldats. Ceux-ci ripostèrent par des tirs meurtriers laissant une dizaine de morts derrière eux.

Toute cette agitation a eu comme effet la participation des ouvriers à la vie politique : députations, cortèges et "promenades" se sont développés à Rouen depuis le début de la Révolution. C’est cette occupation de l’espace public par les ouvriers de la ville qui a fait le plus peur aux bourgeois rouennais.

Elections et #nuitdesbarricades

La république continue cependant de s’installer et organise les élections le 23 et 24 avril pour mettre en place une assemblée législative et constituante avec le premier suffrage universel (sans les femmes). Le camp réactionnaire dit « Comité républicain » comprend que c’est un moyen facile de reprendre les rênes et orchestre une savante campagne face au « Comité démocratique » entre autres. Les résultats ne sont connus que le 27 avril et le comité républicain, réactionnaire donc, l’emporte.

L’échec des démocrates a entraîné une agitation grandissante dans les clubs et parmi la population ouvrière de Rouen. L’attitude de la Garde Nationale se fait d’autant plus provocante et celle-ci apparaît plus que jamais comme le symbole de la classe possédante. Les hostilités se font encore plus fortes entre ouvriers toujours confrontés au chômage et bourgeois toujours plus taxés d’impôts pour faire fonctionner les chantiers communaux.

Le jour du résultat des groupes d’ouvriers se sont rassemblés dès le matin sur la place Saint-Ouen, face à l’Hôtel de Ville, pour attendre le verdict des élections. Selon le Journal de Rouen, ces groupes font alors entendre des projets de vengeance contre la garde nationale, de composition exclusivement bourgeoise. Celle-ci, accompagnée d’un piquet de ligne, maintien l’ordre sur la place, mais les ouvriers parviennent à rentrer dans les galeries inférieures de l’Hôtel de Ville, qui doivent être évacuées.

Toutefois, l’attitude menaçante des ouvriers n’est pas perçue par un témoin à décharge nommé Conard, qui déclara au procès de Caen (procès des insurgés qui a eu lieu quelques mois plus tard) que sur la place il y avait simplement des groupes de curieux. Ce sont les gardes nationaux qui lui paraissent avoir été exaspérés et il aurait entendu ce propos : "il faut en finir avec cette canaille-là". Le calme se trouble vraiment lorsque la garde nationale fait obstacle à un groupe d’enfants qui commençait à parcourir la place en chantant. D’après Conard, les ouvriers ne faisaient que défendre les enfants qui avaient été agressés. Ce sont ces faits, plus un coup de feu furtif parti de l’intérieur de l’Hôtel de Ville, qui ont déclenché l’émeute. Les ouvriers se sont enfuis de la place vers leurs quartiers en dressant des barricades et en criant "aux armes, on assassine nos frères".

Repliés dans les rues adjacentes pour échapper aux gardes nationaux et aux dragons à cheval, les manifestants y construisent aussitôt des barricades. La place Eau-De-Robec est défendue par quatre barricades, d’autres s’élèvent rue de la République, rue des Boucheries-Saint-Ouen, rue d’Amiens et rue Damiette. Trois autres barricades sont dressées rue du Ruissel, rue de la Chaîne, rue du Pont de l’Arquet. Au total on dénombrera une quarantaine de barricades édifiées (rive gauche et rive droite) la nuit du 27 au 28 avril. Le faubourg Saint-Hilaire, la porte Guillaume-Lion, la place de la Croix-de-Pierre sont des quartiers insurgés.

Le général Ordener, commandant en chef de la garnison se voit accorder les pleins pouvoir par le nouveau gouvernement. On demande aux riverains d’éclairer leurs façades pour mieux traquer les insurgés. Peu à peu les rues sont déblayées par des charges de cavalerie. Au matin du 28, les manifestants se sont repliés vers le faubourg Saint-Hilaire ; mais le quartier de la rue Martainville résiste encore. « On fortifie à la hâte les alentours du quartier Saint-Marc. On va même jusqu’à abattre les arbres, boulevard Gambetta ». Force est à la répression qui fait intervenir l’artillerie sous les ordres du capitaine Marion-Vallée, surnommé le « capitaine Canon ». Les généraux ordonnent l’attaque simultanée des deux dernières barricades de la rive droite, rue Martainville et rue des Arpents : deux canons à boulets sont mis en place, quatre coups tirés dont deux dans les façades d’immeubles suspectés d’abriter des insurgés. Un enfant de 9 ans est amputé d’une jambe. Les dégâts sont importants, les manifestants n’ont plus qu’à se cacher pour échapper aux poursuites.

Dans les cartes jointes on voit clairement la coïncidence entre les domiciles des insurgés, localisés pour la plupart dans les quartiers de l’est et du sud de la ville, et l’emplacement des barricades. Les insurgés se sont vraisemblablement réfugiés dans leurs quartiers et là, ils ont érigé des ouvrages à caractère défensif. Les force de l’ordre ont d’ailleurs réalisé des arrestations massives dans ces quartiers et il est intéressant de constater comment dans certains cas ils ont pris des familles entières. Ces faits ne sont pas sans rappeler le repli des jeunes de banlieues vers leur quartier Saint-Julien, en février dernier lors d’une manifestation de soutien à Théo, où nombre de barricades ont été érigé pour ralentir les forces de l’ordre élancées à leur poursuite.

Après ce 27 avril, deux bataillons patrouillent jour et nuit dans les rues, visitent les immeubles, arrêtent ceux qui portent une blouse (vêtement de l’ouvrier). Certains prisonniers sont fusillés sur place. En deux jours, les 27 et 28, le nombre d’arrestations s’élève à 250. Les forces de répression annoncent 24 morts (dont un soldat en ligne). Les manifestants en dénombrent plus d’une centaine. L’historien Jean-Pierre Chaline en dénombre 34, tous du côté insurgé.

La rive gauche et la banlieue s’insurgent

Traqués, les derniers révolutionnaires se réfugient sur la rive gauche où des barricades s’élèvent dans le quartier Saint-Sever, rue d’Elbeuf et rue Saint-Julien. « Une colonne d’attaque est formée, composé de 700 hommes de la Garde, des 28e et 69e régiments de la garnison de Rouen, une section d’artillerie de la Garde, de 30 hussards, de 25 dragons. La mission de la colonne est d’enlever les barricades de la rue d’Elbeuf, Méridienne, et Saint Julien le plus tôt possible, car les insurgés s’organisent avec la plus grande discipline ». Un dispositif d’artillerie est mis en place à 200 mètre de cette dernière barricade. 15 coups de boulets sont tirés, les soldats organisent une véritable chasse à l’homme dans la campagne. Les autres barricades subissent le même sort - on en signale jusqu’au Jardin des Plantes. La dernière barricade de Rouen est tombée.

Les maisons sont rapidement visitées et la moindre irrégularité est réprimée. On emmène les blessés et les prisonniers au poste d’armes de la garnison Pour éviter que les ouvriers des faubourgs viennent prêter main-forte à leurs camarades, des pièces d’artillerie avaient été braquées sur les routes de Bapeaume et Déville. Le 29 avril le général Ordener se félicitera de « l’effet moral du bruit du canon ».
Elbeuf n’est pas resté indifférent au mitraillage du peuple. Le 28 avril, les ouvriers, apprenant que la Garde Nationale de la ville s’apprêtait à partir en renfort pour Rouen, se rassemblaient sur la place de l’Hôtel de ville pour manifester leur opposition. Deux d’entre eux sont tués par les soldats. Aussitôt la foule se disperse et va construire des barricades sur la route pour empêcher le passage des troupes.

Pierre Largesse raconte en détail : « Une barricade est construite rue de Rouen, à proximité de la manufacture de Victor Grandin, aux cris de : « A Bas Grandin ! Brûlons le beau Grandin ! » Les ouvriers utilisent des matériaux venant d’un mur […] A l’instar de celles de Paris, formées de voitures et de pavés, de démolitions de murs, de meubles amoncelés, leur construction est (selon le procureur) « évidemment dirigée par des hommes qui avaient de l’expérience, il en est même qui se vantaient, en donnant leurs instructions, de les avoir puisées dans la capitale ». C’est un classique toujours actuel, le « complot » animé « par des éléments extérieurs » voir « professionnels » de l’émeute. Si cette rhétorique a toujours vocation a divisé le camp insurgé voir à infantiliser les ouvriers bêtes et manipulés derrière quelques meneurs, incapables de s’auto-organiser, on accordera plutôt la similitude des barricades parisiennes à celles de Rouen par un effet de contagion. A l’instar du mouvement contre la loi travail, le phénomène de tête de cortège ou le cri de guerre « Ahou ahou » ne nous a pas été appris par des délégations parisiennes, mais bien par une diffusion des pratiques, aujourd’hui largement favorisée par les réseaux sociaux et les vidéos. Retour en 1848, selon Largesse toujours, « la position des barricades était conçue dans un système d’ensemble pour ainsi dire stratégique […]. Le but était de couper les principales rues venant de l’extérieur ou qui conduisent à l’Hôtel de ville, siège de l’autorité ».

Des ouvriers de La Londe conduits par leur maire et les « armes » à la main (fusils de chasse et autres outils) tentent de venir en aide aux elbeuviens insurgés. Le 29, la troupe, deux compagnies venues de Rouen, dispersera les émeutiers et fera tomber les barricades. L’armée quadrille la ville, les arrestations se multiplient, dont celle du maire de la Londe. 47 prisonniers vont être conduits en bateau à Caen pour y être jugés. Le procès se terminera le 31 décembre 1848. Ils acquitteront 27 inculpés et en condamneront 20 à des peines entre 13 mois et 5 ans de prison.
A Montville le bruit courait qu’un convoi de poudre devait passer par l’axe principal pour ravitailler Rouen et, pour l’empêcher des ouvriers voulaient couper l’arche du pont. Pris de cours par les troupes, ils retournaient aux travaux sous les ordres du maire.

La répression s’abat, la réaction triomphe

A Rouen, les prisons continuent de se remplir. Le 4 mai, un commissaire spécial commence l’instruction. Les suspects ont parfois été arrêtés pour « propos malsonnants » ou « allées et venues » sur la voie publique.

Pendant ce temps-là à Paris les événements de Rouen ont alerté l’opposition démocratique. C’est d’abord la protestation énergique du club Blanqui qui accuse nettement le Gouvernement provisoire de complicité avec les royalistes massacreurs du peuple. Des affiches placardées sur les murs de la capitale avertissent la population de la trahison et du danger. Un journaliste ouvre ses colonnes par « Les terreur et la loi des suspects sont organisés à Rouen. Il suffit de porter une blouse pour être arrêté et battu à coup de crosse de fusil. On recherche des démocrates à domicile, et si on ne les trouve pas, on couche en joue leurs femmes et leurs enfants pour que leur asile soit découvert… C’est une guerre sociale, une guerre d’extermination entre la blouse et la redingote, entre la démocratie et la réaction ».

La réaction a finalement triomphé. Le 23 juin, le peuple parisien se soulève désespérément contre cette république bourgeoise, Rouen reste calme, mais les bataillons bivouaquent place de la mairie, sur pied de guerre. 300 volontaires de la garde nationale partent pour la capitale, venant renforcer le dispositif contre-insurrectionnel.

A Rouen, les arrestations liées aux journées des barricades continuent. Au total 316 personnes sont prévenues pour « excitation à la guerre civile ». Des charges sont retenues pour 81 d’entre eux et comparaissent devant la cour d’assise de Caen. La majorité d’ouvriers, journaliers, artisans et boutiquiers interpellés sont libérés, et on ne garde aux côtés des poursuivis et accusé des minorités de démocrates et de repris de justice. Cela a servi d’argument à la thèse du complot qui présente les émeutiers de Rouen comme des égarés manipulés par ces deux groupes minoritaires. L’interprétation de l’émeute qui se forge alors est la suivante : un groupe de meneurs ultra-démocrates excite les bons ouvriers de la ville, qu’un groupe de repris de justice pousse à l’insurrection par des "instincts de désordre". Le peuple serait donc perverti par les idées des doctrinaires et entraîné par des délinquants.
Alors que tous se défendent en rejetant la faute sur la Garde nationale et ses comportements très hostiles, envers les ouvriers mais aussi envers la république. Le procureur, lui, compare les insurgés à des brigands ou de simples « malfaiteurs vulgaires poussés à l’insurrection par des instincts de désordre, par des passions envieuses, par la haine que la misère enfante contre la richesse. » Il distinguera les organisateurs (une poignée des accusés) des exécuteurs. Après quatre semaines de procès, 49 condamnations sont prononcées le 7 décembre 1848, dont 5 aux travaux forcés à perpétuité. D’autres procès ont également eu lieu pour des habitants des vallées, comme pour deux habitants de Montville. Le procureur rappelait à cette occasion que « l’insurrection qui éclata dans la ville de Rouen, les 27 et 28 avril 1848, n’était pas tout entière concentrée dans la cité ; elle avait des ramifications au dehors et de coupables tentatives furent faites, par quelques agitateurs, pour soulever les populations ouvrières des vallées et pour les lancer sur la ville au secours des insurgés. »
Lors du procès autant que dans la presse, la construction d’une représentation de tout ce qui a eu à voir avec les émeutes fut en jeu à cette période, tout comme la mémoire collective d’un mouvement social. Les témoins à décharge, les hommes de lois ainsi que les journaux locaux soutiennent tous la thèse du complot et font allusion à "un plan de révolte arrêté et étudié d’avance." On criminalise de cette façon la contestation sociale et politique.

A Rouen et dans sa région la place est nette pour le coup d’État de Napoléon III, trois ans plus tard. Le mouvement de 1848 donnera naissance à un certain nombre de coopérative ou autres coalitions d’ouvriers qui s’avéreront crucial sous l’empire et pour ce qui débouchera ensuite sur la Commune. Épisode dont l’épicentre fut Paris mais qui rencontra un certain écho à Rouen où une Commune a eu lieu également.

Conclusion

Mettre la focale sur l’insurrection de 1848 à Rouen n’avait pas pour objet de retracer, de manière linéaire, l’histoire du mouvement ouvrier, de lister ce qu’il a obtenu, perdu, ou subi. Déjà parce qu’il n’y a pas plus « l’ouvrier » comme sujet révolutionnaire, ni « la fabrique » ou « l’usine » comme terrain central de la lutte. A l’heure actuelle la production s’est, en grande partie, dématérialisée jusqu’à nous produire nous-même comme marchandise et ne constitue plus une sphère séparée mais plutôt la trame du monde et de tous les rapports. Ces transformations ont modifié les coordonnées des fractures sociales. Déjà à cette époque, on ne peut réduire les émeutes rouennaises à la manifestation violente de la lutte des classes puisque si on regarde de plus près les personnes interpellées lors des troubles, on y trouve de nombreux ouvriers certes mais aussi des journaliers, des artisans et boutiquiers. La "haine de classe" qui existait entre patrons et ouvriers a de toute évidence été un élément déterminant, mais il semblerait que la détestation massive de la Garde Nationale (qui a priori, détestait déjà tout le monde) ainsi que les possibilités de bouleversements radicaux qu’ouvrent une situation révolutionnaire, aient porté plus d’un rouennais dans la rue. Il y a clairement une multitude de facteurs qui a amené une frange de la population à prendre part à l’insurrection, et non une hypothétique homogénéité idéologique parmi les insurgés et encore moins une poignée d’individus manipulateurs. Les historiens s’accordent tous pour dire que les émeutes étaient spontanées sans pour autant nier la présence de révolutionnaires convaincus, "ultra-démocrates", et peut-être même amateurs de barricades.

Une connaissance plus précise de cette période ouvre la possibilité de mettre l’insurrection de 1848 en perspective, ou mieux, de la faire résonner avec ce que nous vivons dans les luttes aujourd’hui. Sentir que là où nous nous sommes battus place de l’Hôtel de ville, là où nous avons érigé des barricades rue de la République pendant le mouvement contre la loi travail ou lors du mouvement de soutien à Théo, d’autres l’ont fait avant nous. Sentir encore que la pratique de la grève et du blocage est ce qui, de tout temps, a fait plier des gouvernements. Que le processus constituant d’une période révolutionnaire est toujours le début de la contre-révolution elle-même. Que la représentativité, dans les termes monarchiques, républicains ou démocratiques, nous dépossédera toujours d’une possible reprise en main sur nos vies. Que la rhétorique de la minorité agitatrice et extérieure a toujours joué en la défaveur du mouvement. Que les moments de révolte sont des moments d’accélération de l’histoire, de modification des perceptions, de bouleversements éthiques, qui font que les choses que nous pensions utopiques ou anachroniques se déroulent finalement sous nos pieds.

La ville désigne autant une manière d’administrer et de gouverner nos existences, que le terrain où se déploie une multitude d’oppositions en tout genre. L’histoire officielle est celle des vainqueurs, elle vise à gommer cette conflictualité. Mais pour nous Rouen ne se limite pas à l’anonymat auquel la vie métropolitaine voudrait nous acculer. Nous y avons tissé des complicités multiples. Pas plus qu’elle ne se réduit à ses plans d’aménagements successifs et grotesques (#panoramaXXL). Notre imaginaire est peuplé de souvenirs où nous tenons la rue à plusieurs dizaines de milliers ou à quelques centaines. Nous y avons manifesté, bloqué, saccagé, affronté la police, palabré, occupé, peinturluré, banqueté, dansé, etc. Nous ne sommes ni les premiers, ni les derniers. A nous de retrouver les fils qui nous lient à ces insurgés de 1848, comme aux grévistes de 1995. A ceux qui occupaient Cléon en 1968, comme aux lycéens qui manifestaient sauvagement en 2006 ou aux émeutiers des Sapins en 1994 pour la mort d’un des leurs (http://a-louest.info/Janvier-1994-m...). Leurs gestes coulent dans nos veines. Ils en appellent des milliers d’autres.

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