La nouvelle gare de Rouen et Lucien.

Citoyennisme, coolinisation et esprit rebelle au service de la métropole et de ses grands projets.

Le citoyennisme c’est grossièrement la volonté de certains acteurs de la « société civile » (y compris issus de milieu dit « alternatifs ») de donner une place décisionnelle plus importante aux citoyens, un pouvoir local plus actif, une plus grande implication des habitants. Cela peut être aussi la croyance en une réforme possible du système capitaliste et la certitude de pouvoir agir avec lui (en participant à ses actions, en acceptant ses financements) mais contre lui en conservant son esprit critique et en toute indépendance. « Nous au moins on agit, on change le système de l’intérieur ». Une brochure vieille de 17 ans, qui doit encore circuler, « L’impasse citoyenniste », résume bien le problème et le caractère illusoire de cette position.

J’étais à la recherche sur le site de la Métropole de Rouen des différentes offensives que nous concoctait notre ville et j’ai vu réapparaître un projet de longue date que je pensais enterré : celui de la nouvelle Gare Saint-Sever. L’objectif : réaménager une friche industrielle, une ancienne gare, et créer une nouvelle station ferroviaire pour redynamiser le quartier Saint-Sever, jugé vieillot, gare qui desservirait la Défense en 50 minutes. La zone, rebaptisée « Saint-Sever Nouvelle Gare », est destinée à être le premier quartier d’affaires de la métropole avec 300 000 m2 de bureaux prévus. La Matmut a déjà commencé à investir, à acheter et à construire. Aujourd’hui, une partie du quartier ressemble à Gotham City :

La Filature, immeuble high-tech construit par la Matmut entre Saint-Sever et la Clinique de l’Europe.

Est-ce un hasard si ce quartier est aussi le quartier africain de Rouen, avec ses coiffeurs, ses épiceries exotiques, ses ventes de robes orientales de mariage, ses bandes qui trainent, tiennent le pavé… ? Avec un accès en 50 minutes au quartier des Affaires de la Capitale (la Défense), la donne risque de changer. Ce n’est pas la même population qui risque d’investir les lieux. Mais pour que cette clientèle ne soit pas trop effrayée il faudra mettre un peu de propre dans le quartier, du white, du blanco… Je déraille ?

Le projet a été lancé dès 2015 et poursuit son petit bonhomme de chemin. Les travaux commenceraient en 2020 et aboutiraient en 2030. Mais la démarche de reconquête a déjà commencé. La Matmut prospère, les quais Rive gauche ont été réaménagés et sont plébiscités par la population…

Planning officiel des opérations

Cependant une difficulté persiste et revient dans les publications officielles : comment créer un lien entre les habitants et cette nouvelle gare ? Des balades urbaines ont été organisées autour du tracé de la future gare, auxquelles d’ailleurs nous aurions aimé être conviés, pour participer aux projets d’embellissement. Dans le compte-rendu, rien de bien intéressant : des propositions citoyennes et des questions qui émergent : comment faire de cette gare un lieu de vie ? Avec un aspect culturel, loin de la morbidité grise d’une station ferroviaire (là c’est moi qui rajoute !) Comment en faire un lieu qui puisse respecter la mixité du quartier etc. ? Parce que la métropole avance qu’elle souhaite garder ce qu’elle appelle un « tissu faubourien » autour de la gare : ses logements, sa faune, ses indigènes devraient être conservés. Peut-être muséifiés ? Ce petit espace clos, préservé, réussira, nous n’en doutons pas, à survire au milieu de la pression immobilière et financière que la nouvelle gare créera. Mais : comment créer une adhésion au projet ? Un élan d’affection, une volonté d’investissement citoyen ?

Moi aussi je me promène et durant l’une de mes ballades urbaines j’ai été interpelé par Lucien : des pochoirs sur les trottoirs de la ville, un petit souffle rebelle, viens voir Lucien, Lucien par ci, Lucien par-là, mais qu’est-ce que Lucien ? Une petite méfiance m’habita tout de suite quant à cette promotion un peu trop ostentatoire.
- Mais qui c’est Lucien ?
- Un collectif de jeunes étudiants en archi…
- Ok… Un collectif de jeunes qui arrive à mettre en place un festival aussi grand, aux tonalités alternatives, bizarre…
Bref, des réponses pas tout à fait satisfaisantes, rien qui me donne envie de m’y intéresser de plus près… Des mauvais retours sont arrivés : des consos un peu chères, un aspect alternatif un peu toc, des propositions artistiques pas si intéressantes… Quand d’autres plus positifs sont également parvenus : un côté hype, attirant, qui donne envie d’en faire partie. Et puis j’ai zappé Lucien ! Jusqu’à ce que je retombe sur ce projet de nouvelle gare…

Mais qu’est-ce que Lucien ? Lucien (l’asso), Parenthèses (le festival), c’est… (roulements de tambour) une réponse de la mairie et de la métropole pour rendre viable, acceptable, enviable, la nouvelle station ferroviaire et pour accompagner la transformation du quartier.

PARENTHESE est un lieu hybride, alternatif et festif, un véritable laboratoire artistique et lieu de rencontre dans lequel expositions, conférences, food truck, live painting, dj set, concerts, théâtre, cinéma vont se mêler dans un temps donné, et de manière éphémère. C’est un site artistique temporaire, mis à disposition par SNCF Immobilier, entrant dans une phase de réflexion sur l’urbanisme transitoire.

C’est ce qu’ils disent eux. Un lieu alternatif sponsorisé par la métropole et prêté par SNCF Immobilier ? Cela explique une certaine latitude des pouvoirs publics à laisser sur le trottoir ces pochoirs de nos alternatifs métropolitains au service de l’« urbanisme transitoire », pochoirs qui, des confidences d’un ami, sont appliqués par des salariés. Se placer soi-même comme acteurs de la transition urbaine, pour l’accompagner, de manière festive, je n’ai pas une meilleure définition de ce qu’est le citoyennisme. Accepter, en revêtant une allure de squat, de participer à une politique de restructuration urbaine, pour rendre cool le futur quartier des affaires de Rouen... Qu’est-ce que Lucien ? De la bonne vieille gentrification avec ses nouveaux stigmates hipster et yolo : musique rock ou électro, esprit cool et rebelle, bières et food trucks.
En me rendant compte de cette tartufferie, j’ai pensé qu’à Nanterre, à proximité de La Défense, sur le tracé de la future ligne de train vers Rouen, une même initiative est née : Vive les Groues lancée par l’association Yes We Camp, voilà ce qu’ils en disent :

Du présent pour fabriquer le futur
Vive les Groues est une initiative visant à investir dès maintenant une friche de 9 000 m2, avec la conviction que ce qui s’y passe aujourd’hui contribue à fabriquer le quartier de demain. Ainsi planter des arbres, proposer un espace de verdure, partager un atelier, révéler les histoires locales, organiser des réunions, des ateliers et des moments festifs deviennent autant de possibilités pour faire émerger une identité et des usages spécifiques aux Groues à l’échelle de la métropole.
Vive les Groues est né de la volonté d’initier dès aujourd’hui les futurs usages du quartier. La plantation de la pépinière est le premier acte de préfiguration, qui est accompagné d’une réflexion et d’une collaboration à l’échelle du quartier. Faire naître un écosystème d’acteurs variés et engagés, fédérer autour de valeurs socles et d’intentions communes et d’une identité de quartier émergente, relier le quartier à son territoire plus large (Nanterre, la Défense et les communes limitrophes) sont les missions que se donne le groupement Vive les Groues.

Vue de Vive les Groues

Vive les Groues s’est implanté à la suite d’un appel à projet lancé par la mairie de Nanterre pour rendre vivante cette zone laissée à l’abandon comme une réponse face au néant que représente pour certains un espace non destiné à des opérations étatiques ou à des usages commerciaux. Parmi les autres projets réalisés : la plantation dans une pépinière, en 2017, de 68 arbres qui seront disposés en face des 68 gares du futur « Grand Paris Express ». En plus, ce sont des bénévoles qui s’en sont chargés ! Dans un article, l’un d’entre eux témoigne :

Ce qui m’a plu tout de suite, c’est la dimension environnementale de ce projet qui vise à remettre le vivant au cœur des grands travaux publics.

C’est caricatural… Tu crois vraiment que la plantation d’un arbre en face d’une gare va changer quelque chose au projet de Grand Paris ? Citoyenniste et idéaliste.
Pour autant, je ne veux pas faire de leçon de morale, le même témoin précise

Il s’agit d’un projet qui me parle d’autant plus que je suis ébéniste de formation et que je viens de décrocher un poste à la RATP...

La pression des institutions, la recherche d’une bonne place, peuvent pousser à accepter de participer à ce type d’intrigues. Je ne pense pas que les participants soient des personnes cyniques, juste des personnes naïves ou des personnes qui souhaitent conforter leur place en accompagnant opérations étatistes.
Cependant, autant faire face à la réalité des choses et mettre nos citoyennistes face à leurs responsabilités : le but de ce type d’opérations est d’accompagner le projet de Grand Paris pour que les citoyens s’en emparent mais sans questionner l’aspect profondément dérangeant de ces grands projets urbains. Est-ce qu’on peut vraiment croire, et le croire de manière sincère, qu’un de ces grands projets puisse bénéficier à d’autres personnes qu’aux entrepreneurs qui attendent un retour financier sur leurs investissements ? Surtout lorsque le tracé de cette ligne de train passe par le quartier des affaires… Lucien, Vive les Groues et j’imagine d’autres collectifs facilitent la construction de ces projets en occupant de manière festive et légale des espaces qui pourraient être des lieux de d’occupation offensive et de contestation.
Un esprit rebelle au service de la colonisation urbaine entamée par le projet Grand-Paris pour reconvertir en zones acceptables des zones périphériques échappant au contrôle de l’Etat, pas assez intéressantes d’un point de vue économique : une coolinisation. D’autres types d’occupation de lieux sont possibles et ont déjà été réalisées à Rouen ou ailleurs (les différents squats rouennais, Bure, la ZAD, Surgissement…). Elles portent, elles, un questionnement radical sur l’état du monde : comment voulons-nous habiter la ville et nous l’approprier ? Comment dépasser l’idée de propriété, de rentabilité ? Comment conjuguer une forme-de-vie, une manière d’habiter le monde avec une dimension offensive, quelque chose qui interroge le réel, met en confrontation nos désirs et la manière dont tourne actuellement le monde. En espérant ne jamais entendre de ma vie : « ah vous ouvrez un squat, c’est cool, ça ressemble à ce que fait Lucien ».

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