Nino dans la nuit : que le soleil reste caché...

Nino dans la nuit, c’est une histoire écrite à deux. Peut-être que c’est ce qui la rend si puissante.

Le roman est paru en janvier 2019 aux éditions Allia, écrit par Capucine et Simon Johannin. La sortie a été annoncée par un teaser de présentation qui recrée avec justesse l’ambiance qui nous accompagne pendant la lecture [1] :

En fait ils ne racontent pas une histoire, c’est surtout une explosion des sens, de bruits, de couleurs, de parfums, de textures ou de sensations dans la chair.

Il y a Nino, puis Malik, et Lale. Souvent, le texte est à la deuxième personne du singulier, Nino s’adresse à Lale, et ça devient comme une lettre intime qui dirait la merde du quotidien, le sentiment d’être en permanence humilié par le monde extérieur, par la société comme elle fonctionne, par l’impossibilité d’y vivre avec dignité.
Et il y a aussi ce qui le transcende. Qui passe par la drogue, au-delà de la défonce, jusqu’à l’éreintement physique. Puis par un cynisme presque joyeux pour mettre à distance un quotidien de lutte pour la vie, pas juste la survie. Des excès dans la nuit, comme des bouées de sauvetage qui permettraient de garder toujours la tête hors du précipice.

C’était parti pour la première de ces longues nuits à danser avec le diable, et à attendre jusqu’à l’épuisement que la chanson soit finie pour ensuite célébrer la nouvelle course du soleil ressortant des abysses.
Tous les week-ends on reprenait la prière de l’astre, on était comme des prêtres égyptiens mais sans les rituels chiants. On baisait Apopis en dansant toute la nuit, à suer des grosses gouttes pour que la barque du Dieu-soleil y glisse et trouve le bout du tunnel pour rejoindre à nouveau le ciel.

Il y a, en fond, l’idée que soit tu te contentes de ce qu’on te permet d’avoir, soit tu prends bien plus. Evidemment Nino et Lale en veulent bien plus, pas de raison de se limiter aux miettes qu’un système défaillant leur laisserait. L’amour tel qu’il est décrit est d’abord une pulsion de vie.
Pas de naïveté sur la violence du monde, mais une réponse à la hauteur de cette violence.

Ça va plutôt bien pour eux, des études qui leur prennent pas trop de temps, une bourse et un petit travail à côté pour compléter parce que Paris c’est cher. J’aurais pu faire ça moi aussi, j’aurais sans doute pas tenu longtemps mais j’aurais pu. Passer mon permis et fumer des roulées, être loin de tout ce qui tache. Garder fraîcheur et perles de naïveté à enfiler à chaque phrase. Ne pas toucher la nuit, ne pas l’embrasser, ne pas glisser en elle.

On est loin de la sociologie, mais clairement dans le politique. Ce que les différences sociales posent comme possibilités dès le début de la vie, et les choix que tu fais pour y remédier. Mais surtout, toujours, ce qui est décrit c’est vraiment le côté dégueulasse de cette existence, on y plonge en plein, il n’y a rien dans ces lignes qui peut nous permettre de le nuancer.

Ils t’ont achevée nerveusement à coups de plaquettes et t’es comme une chouette qui marche la nuit au milieu de l’autoroute. J’attends qu’on nous rende ce qu’on nous a pas encore donné, l’opportunité de mettre un pied dans l’existence. Je sais même pas si j’en veux, j’ai les bras comme chargés de pierres et je préfère cracher que dire bonjour.

Les auteurs donnent à voir notre époque, les images sont éclatantes à chaque niveau. Le trou dans le plancher, les taudis, qu’on visite en les y regardant. Les petits boulots avilissants dont on voit la marque sur la façon dont le corps bouge, se sent écrasé. Le rythme qui nous laisse à peine respirer, nous balance en flash des visions colorées, intenses, de l’or et du feu. Les formes deviennent fluides et changent rapidement.

Le lit dévasté par le souffle et les corps éteints dans les draps humides. J’ai rêvé que ta peau avait le goût d’un fruit d’ailleurs. Je vois ton fantôme dans une lumière blanche. Cette lumière je la connais, je l’ai déjà vue, c’est celle du matin.
Mes yeux s’ouvrent sur le mur d’en face. Pour aujourd’hui je voudrais de l’or, une forteresse, la compagnie des fauves et un grand miroir. Quitter enfin le losange des Bermudes.

Les lignes de Capucine et Simon Johannin, on aurait envie de les lire sur les murs des villes, pour trouver des claques et de la poésie chaque fois qu’on sort. Chaque page contient un répertoire de punchlines détonantes qu’on peut relire en boucles sans s’épuiser. Et donne une envie acharnée de lutter.

Quand il me dit alors, on fait quoi maintenant ? Je contracte tout, le temps de comprendre que même si je sais pas encore exactement ce qu’on prépare, ça va chier jusqu’au bout. Ce qui dort en nous depuis trop de temps se dresse. Je sens le venin de la vie qui se répand en moi, et tout ça devient limpide, j’attends plus de récompenses.
Plus rien de ce monde qui fait tomber des camions sur ce qu’il a de plus beau le jour où je veux t’aimer en serment. Je soutiens les yeux de Malik qui laissera pas tomber les miens.
Trouver une place ici n’a plus d’importance, celle qui nous attend sera au premier rang des enfers.

Notes

[1« Je me prends en pleine tête cent quatre-vingts tartes par minute et je tends les deux joues parce que j’adore ça. Je hurle la langue dehors en remontant la foule, je vois rien d’autre que l’intérieur de mes paupières où je laisse exploser les ombres, et je souris comme un abruti si content d’être vraiment défoncé. A partir de maintenant ça compte pas. Y’a plus de temps. Plus rien.
Il y a du monde, des copains tous partisans de la fête. Juste des gens qui volent quelques heures sous des lumières moins blanches que celles de nous sert le jour. On s’en fout un peu tant qu’il y a à boire, que la musique est bonne, que le soleil reste caché. Une fois fini dans le noir, j’ai pour moi tes cheveux défaits dans le silence des poissons. Je me demande pourquoi moi si con choisi par toi si pure. Mystère de l’amour. »

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