Retour sur le mouvement de soutien à Théo sur Rouen

Le jeudi 2 février semblait une journée ordinaire pour les policiers d’Aulnay sous-bois et d’ailleurs comme pour ceux qui subissent continûment les violences policières : contrôles récurrents, petites humiliations, grandes baffes dans la gueule, défonçages en règle, arrestations, outrages, garde à vue.

Pour son malheur, et pour le nôtre aussi, il fallait que les choses aillent un peu plus loin pour Théo – 10 centimètres trop loin exactement. Dans leur folie mauvaise et leur haine pour tout ce qui ressemble à ce qu’il faut policer d’une manière ou d’une autre, le défonçage monta d’un cran et Théo fut violé, gravement blessé et hospitalisé. Et les juges et les flics de l’igpn, et les flics et leurs avocats de se demander si un tel geste avait bien été intentionnel. Pour répondre que non. L’acte intentionnel libre - cette vieille lune métaphysique ! Quatre types, quatre flics qui se font sans doute une idée de la virilité semblable à celle d’un beauf raciste et homophobe moyen bastonnent un type à quatre, le mettent à terre et finissent par lui mettre une matraque dans l’anus et le mutiler durablement. Ils pourraient ne pas avoir fait exprès, et ça pourrait être une excuse, nous dit-on.

Dans les quartiers et ailleurs, pas de place pour le doute et ça ne changerait pas grand-chose à l’affaire. La colère, la rage, les affrontements avec la police, des nuits d’émeutes. Où il était question d’un vase et d’une goutte qui le faisait déborder. Ici et là des voix, calmes et fortes, jeunes et déterminées, sensées, qui disent leur désamour définitif pour la police pour avoir trop régulièrement goûté de son bâton, que ça ne peut plus durer, qu’il faut tout de même faire quelque chose. Pas de justice, pas de paix. Et comme tous pressentent qu’il n’y aura pas de justice, l’affaire prend franchement des allures de révolte. Comme lors du rassemblement devant le tribunal de Bobigny. Le spectre des émeutes de 2005 hante le pouvoir. Les gestes de complicité et de colère de ceux qui s’étaient illustrés lors du mouvement contre la loi travail dans les cortèges de tête se multiplient, manifestation sauvage, blocus de lycées, participation au rassemblement devant le tribunal de Bobigny. Le spectre de 2005 se double de la crainte de la jonction entre les jeunes des quartiers populaires et des forces autonomes. Les images du printemps dernier sont encore dans toutes les têtes.

Descritptif :

A Rouen où tout se joue évidemment à une échelle plus réduite, les choses ont pris une tournure inattendue. Un appel à se rassembler en soutien à Théo, mais aussi à toutes les autres victimes de la police, a rapidement circulé à l’initiative de Rouen dans la rue et du Mouvement des Lycéens Rouennais. Il ne s’agira pas d’un énième rassemblement militant ou d’une déambulation reposante : de nombreux jeunes des quartiers environnants largement habitués à toutes les crapuleries policières ont répondu à l’appel. Le cortège spontané qui démarre en direction de la gendarmerie est rapidement bloqué, puis re-bloqué. Il se dirige alors logiquement vers l’hyper-centre. La présence policière est telle que rapidement les choses se tendent. Des bouteilles volent. Les flics chargent sans attendre et procèdent aux premières interpellations. Le cortège est dispersé. Pour une fois, le centre n’aura pas été épargné par la violence policière. Certains badauds en payent les frais et n’en reviennent pas. Une partie des manifestants se reforme et laissera une trace de son passage dans la rue de la république.

Un collectif de défense juridique rouennais, Legal Team Rouen, tente d’entrer en contact avec les interpellés et organise des réunions avec ceux qui ont pris contact avec lui.
Le deuxième rassemblement aura lieu cette fois-ci au métro St Sever, à proximité d’un centre commercial plus populaire rive-gauche. Si des prises de paroles sont organisées, la fougue de ceux qui veulent dire quelque chose aura raison d’un semblant d’ordre. Dans le respect : "Pendant plus d’une heure, le cortège tournera dans le quartier Saint-Sever avec une chouette animation à base de chants, fumigènes et feux de poubelles. Les banques et les assurances mangent. Le lycée Blaise Pascal voit une dizaine de ses vitres partir méticuleusement en miettes. Ce sont clairement les symboles du pouvoir qui sont visés : flics, banques et lycées. En cette journée, digne d’un 14 juillet et d’une (demi)-finale de coupe d’Europe, la bienveillance régnait au sein du cortège. Un début de fusion entre pratiques de militants déter’ #loitravail #têtedecortège et jeunes des quartiers a commencé à s’opérer. Nous nous sommes tenus, nous avons su prendre des décisions."

Le troisième rassemblement sera, lui, organisé par une association : Palestine Rouen lutte intifada 76, au métro Saint-Sever toujours. Son credo est simple : il ne faut pas instrumentaliser la colère des jeunes. Il faut l’encadrer, la pacifier et la responsabiliser. De vibrants appels au calme sont lancés. Ainsi qu’une claire condamnation de ceux qui s’affrontent avec la police. Singulier pied de nez pour cette association de quartier au nom retentissant. En région parisienne, seule une association de mères inquiètes dirigée par une adjointe au maire "Les Républicains" d’Aulnay a eu un discours similaire. Hélas pour Intifada 76, comme les deux précédents, ce rassemblement, qui avait pourtant montré patte blanche aux autorités, déborde. Intifada 76 plie bagage. Après des salves et des charges, un cortège se dirige vers Petit-Quevilly et laissera une fois encore des traces de son passage. La colère de ceux qui détestent la police n’aura pas entendu les appels au calme. Il se pourrait qu’elle ne soit pas instrumentalisée mais spontanée.

Trois rassemblements. Trois fois que la situation dégénère. Que les jeunes des quartiers retrouvent et se lient à ceux qui s’étaient battus contre la loi travail dans les cortèges de tête. Une certaine manière de faire les rapproche. Tout comme d’autres les éloignent des organisations militantes. Les moyens policiers sont considérables. Les LBD [1] sont systématiquement de sortie, ce qui est rare à Rouen. Les flics font feu à de nombreuses reprises. Les arrestations sont nombreuses. Une soixantaine au total. Plus que pendant l’ensemble du mouvement contre la loi travail sur Rouen. Il faut absolument décourager ceux qui voudraient témoigner leur colère de manière un peu trop visible. Le rassemblement suivant, appelé par le Mouvement des Lycéens Rouennais pendant les vacances scolaires, donnera lieu à un encadrement policier énorme qui dirigera intégralement le cortège vers les quais de Rouen. Dispositif déjà conséquent. 18 interpellations.

Nationalement la pression faiblit mais ne lâche pas. Et ce sont les lycées qui prennent le relais : Paris, Nantes, Lille, Montpellier etc…. La marche du 19 mars contre les violences policières, lancée à l’initiative des collectifs qui ont perdu un des leurs sous les coups de la police, approche.

Rouen dans la rue et le Mouvement des Lycéens Rouennais lancent un nouveau rassemblement le samedi 4 mars et proposent à différentes organisations rouennaises de se joindre à l’appel. En vain. Il y aura donc deux appels. Le premier de la journée est organisé par un collectif qui regroupe les syndicats et les organisations de gauche rouennais (CGT, SUD, NPA, etc.). Dans les journaux et sur les appels, ceux qui n’avaient pas trop réagi à la multitude des arrestations et des violences policières récentes prennent soin de préciser que la marche sera pacifique et parlent d’humanité et fraternité : ils veulent à tout prix échapper aux affrontements. Grands princes et bienveillants, une partie d’entre eux se rendra au deuxième rassemblement. Celui que la presse présente comme musclé. Celui auquel tous les jeunes se rendaient depuis le début du mouvement. Au moins ils étaient assurés de ne pas être débordé le cas échéant. Et l’idée ne viendrait à personne de dire qu’ils avaient fait preuve de lâcheté en l’affaire.

150 personnes. Deux prises de paroles. Une petite marche pacifique dans Rouen et puis s’en vont.
Pour ce second rassemblement, il faut bien le dire, jamais Rouen n’avait vu un tel déploiement policier. Les rumeurs de la matinée se confirment. Des gendarmes mobiles et des CRS sont postés dans les rues adjacentes : 200 sans doute. Des BACeux fourmillent. Deux canons à eau – une première à Rouen, des grilles, deux hélicos selon le syndicat Alliance. C’est un dispositif pour contre-sommet sans contre-sommet ni sommet. La veille, l’ex préfète s’était émue dans la presse locale dans l’article consacré aux humanistes et aux pacifistes : « À Rouen, on a constaté qu’il y a eu une convergence entre l’ultra-gauche et des jeunes de quartier ». Hantise. Au regard des moyens déployés, on mesure à quel point la peur est grande. Mais à peine 200 personnes se sont déplacées. Les arrestations précédentes, le dispositif policier, la communication des jours derniers ainsi que les autres opérations de pacification ont fait leur effet. Sagement, les pacifistes-humanistes restent sur le côté. Plus observateurs que participants. Ils ne bougeront plus. Après la lecture rapide d’un texte, une banderole se déploie, quelques fumi craquent, et quelques feux d’artifice explosent. Il n’en faut pas plus. Il ne sera pas dit que le canon a été sorti pour rien. Première douche. A laquelle répondent des doigts rageurs. Les issues sont bloquées. La nasse se profile. On nous propose une voie de sortie. C’est une ruse pour déplacer la nasse loin de cette artère commerçante.

Nassés à 80, 200 mètres plus loin sur un grand boulevard, encadrés par deux canons à eau, des grilles de protection et des cordons de gendarmes. Encore un petit coup de canon pour la forme. Quelques BACeux en civil se prennent aussi la douche. Pas une pierre n’a volé. L’humiliation semble partagée. Si nous sommes intégralement soumis au dispositif policer, il semble disproportionné, ridicule. Tant de moyens pour ça. C’est presque un trop grand honneur. Nous sommes finalement exfiltrés un par un. Contrôle d’identité et photos à la clé. Les flics mettent la pression pour provoquer des outrages et en profitent pour balancer leur petites crapuleries. On compte trois arrestations.

Bilan :

Comme dans d’autres villes, la puissance d’appel des forces autonomes s’est vérifiée. Il a fallu la mater. A Rouen, comme ailleurs, mais rarement en de telles proportions ici, des jeunes de quartiers ont tenu à faire savoir à la police ce qu’ils pensaient d’elle. Il a fallu les mater.

Et toujours ces sempiternelles organisations de gauche pour appeler au calme, pour dénoncer les violences ou au mieux s’en démarquer nettement. Pour regretter qu’il manque un sens politique à cette colère. A qui en fait il faudrait une autre jeunesse, prompte à se fondre dans l’ennui militant que déserte précisément presque toute la jeunesse. La moyenne d’âge du premier rassemblement le rappelle cruellement. Nous ne sommes pas contre les vieux, nous sommes contre ce qui les fait vieillir. Nous comprenons aisément que c’est dur pour le NPA de trouver ses 500 signatures. Et nous trouvons déplorable aussi le traitement médiatique qu’on réserve à Poutou. Nous suivons aussi avec humour les mésaventures du peuple de gauche partagé entre Mélenchon et Hamon, comme celle du plus honnête des candidats de droite.

Mais pour notre part, nous avons la force et la faiblesse de croire que ce n’est pas sur ce terrain que se joue notre futur. Que se passera-t-il le jour où les darons et daronnes viendront soutenir leurs enfants dans les émeutes, le jour où les syndicats de travailleurs auront mieux à faire que de se démarquer de la violence a-politique des jeunes ?

Certains ont commencé à répondre. En route vers le 19 mars, et pour d’autres aventures.

Notes

[1LBD : Lanceurs de Balles de Défense, communément appelés Flashball

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