Ce que le coronavirus fait à l’enfance

Je ne savais pas qu’il y avait dans notre jardin des mammouths, un lion des cavernes, une montagne. Maintenant, je sais.

L’étendue couverte par leur imagination est inversement proportionnelle à celle que nous sommes autorisés à parcourir.

Quand je regarde notre salon et la débauche de jouets qui y règne depuis le 14 mars, je me demande si nos enfants se souviendront du printemps 2020 comme d’une saison d’enchantement au cours de laquelle les playmobils ont pris vie pour avoir désormais une existence incontrôlable.

Je me suis demandée aussi, lorsque mon fils a voulu me faire la liste de tous les jouets qu’il avait eus dans un kinder surprise, si cette catégorie d’objets deviendrait collector : une production inutile et 100 % plastique, témoin d’un monde obsolète. J’étais rassurée, nous avons déjà une belle collection et, à titre personnel, je ne verrais aucun inconvénient à ce qu’elle s’arrête là.

Mon fils se fout pas mal de la continuité pédagogique. Je dois dire que ça blesse un peu mon ego : j’échoue à le motiver pour tracer des ronds, composer des mots avec les lettres mobiles, colorier sans dépasser, etc. Lorsque j’en ai parlé avec lui, il m’a répondu « mais à l’école, on apprend plus de choses ».

Je crois qu’il a raison, qu’il a compris ce que Blanquer et son comité scientifique ne comprendront jamais : ma classe à la maison, ça n’existe pas. Justement parce que le seul intérêt de l’école, c’est que c’est tout autre chose que la maison. C’est ailleurs. C’est avec d’autres. Apprendre, ce n’est permis que par les rencontres. Seul, on appelle ça se cultiver, bachoter, … rien à voir.

Certainement ont-ils encore bien plus profondément que nous l’expérience du manque de leurs pairs. Parce que c’est à ceux-ci qu’ils se tiennent pour s’approprier le monde peu à peu.

J’ai lu un article quelque part qui racontait que la promiscuité, le peu de délimitation entre les temps des adultes et ceux des enfants mettaient à mal l’autorité des parents sur leurs enfants. D’après mon expérience, l’hypothèse selon laquelle l’exercice de l’autorité est plus difficile en cette période de confinement est juste.

Il se trouve qu’en ce moment, je lis beaucoup à ce sujet : l’autorité. La définition d’une autorité noble et éducative avec laquelle j’ai le plus d’affinités est celle de Bruno Robbes. D’après lui, l’autorité est une relation qui s’appuie sur l’asymétrie (d’âge, d’expérience, de statut) et sur la symétrie (le respect) pour proposer un soutien transitoire à un autrui dont on espère qu’il va s’engager sur le chemin de l’écriture de sa propre vie. Le fait d’assumer cette charge est étroitement lié à celui d’avoir en tête un projet pour cet autrui. En tant que parents, disons qu’il s’agit d’un projet d’émancipation. Projet que nous concevons depuis le monde que nous pratiquons.
Je crois, peut-être, disons le vite pour ne pas trop trembler, que nos enfants perçoivent avec une grande lucidité combien nous ne savons plus très bien quel projet nous formons pour eux. Ils traversent cette vérité qui surprend chacun de nous : nous avons cru (à divers degrés) être invincibles, l’être devenus … mais nous ne le sommes pas. Nous sommes vincibles. Nous ne pratiquons même plus vraiment le monde : nous attendons. « La vie et la politique nous défient ensemble » dit Jean-Luc Nancy. Mais qui pensait pouvoir s’affranchir de ce défi ? Pas nos enfants, en tous cas : la mort fait partie de tous les récits qui structurent leur imaginaire ; l’être au monde et l’être avec autrui sont des questions qui se posent à eux à chaque instant.

Je suis touchée qu’ils aient la force de vivre ce que nous n’aurons jamais vécu. Peut-être est-ce ici que commence l’étrangeté que nous allons partager : leur monde n’est déjà plus tout à fait identique au nôtre.

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