Révolution Noire ! Léon-Gontran Damas et l’aliénation culturelle #2

Il est important de relire certains textes pour comprendre la lutte du peuple noir en France et dans le monde. Solde de Léon-Gontran Damas est l’un d’entre eux.

Le racisme et ses mécanismes, même si on trouve des parallèles, fonctionne différemment d’un pays à un autre en raison de leur histoire et des politiques menées. En France, pour stabiliser ou pacifier les sociétés esclavagistes puis colonialistes et justifier l’entreprise coloniale, la République française va encourager une politique d’assimilation. Il faut rappeler que c’est le centre-gauche Républicain, avec Jules Ferry le père de l’éducation publique et gratuite, qui va être moteur dans le processus colonial avec comme vernis / credo l’idée d’une mission civilisatrice de la France, d’un rôle particulier du pays des droits de l’Homme pour combattre les prétendus obscurité et retard des peuples indigènes.

Jules Ferry déclare à l’assemblée nationale le 28 Juillet 1885 un célèbre discours où, à côté d’une volonté économique, il explicite les velléités coloniales de la France et l’idée de sa mission civilisatrice :

« Messieurs, il y a un second point, un second ordre d’idées que je dois également aborder, le plus rapidement possible, croyez-le bien : c’est le côté humanitaire et civilisateur de la question.
Sur ce point, l’honorable M. Camille Pelletan raille beaucoup, avec l’esprit et la finesse qui lui sont propres ; il raille, il condamne, et il dit : Qu’est ce que c’est que cette civilisation qu’on impose à coups de canon ? Qu’est-ce sinon une autre forme de la barbarie ? Est-ce que ces populations de race inférieure n’ont pas autant de droits que vous ? Est-ce qu’elles ne sont pas maîtresses chez elles ? Est-ce qu’elles vous appellent ? Vous allez chez elles contre leur gré ; vous les violentez, mais vous ne les civilisez pas.
Voilà, messieurs, la thèse ; je n’hésite pas à dire que ce n’est pas de la politique, cela, ni de l’histoire : c’est de la métaphysique politique... (Ah ! ah ! à l’extrême gauche.)
[...]
Messieurs, il faut parler plus haut et plus vrai ! il faut dire ouvertement qu’en effet les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures... (Rumeurs sur plusieurs bancs à l’extrême gauche.)  »

C’est le fardeau de l’Homme blanc : répandre les lumières (qui deviennent feux) de la civilisation, s’il le faut à coups de canon !
Dans les société esclavagistes des Antilles ou de Guyane, la France s’appuie sur des mulâtres éduqués qui sont libres et disposent de pouvoir politique et citoyen différents de leurs frères et sœurs esclaves noir.e.s.
La question de l’assimilation qui entraîne celle de l’aliénation est un sujet très discuté par les penseurs décoloniaux : Portrait du colonisé d’Albert Memmi ou Peaux noires masque blanc de Frant Fanon en sont des témoignages. Mais on connaît un peu moins la poésie de Léon-Gontran Damas qui est particulièrement intéressante sur cette question.
Damas, né en 1912 à Cayenne, appartient à la classe aisée des mulâtres. Il sera le troisième grand poète de la Négritude au côté d’Aimé Césaire et Léopold Sédar-Senghor. Il publie deux grands recueils de poésie : Pigments en 1937 et Black Label en 1956. Il rencontre Césaire au lycée puis continuera ses études en métropole avant d’enseigner dans une Université noire de Georgetown à Washington où il côtoiera de grands auteurs noirs américains comme Langston Hughes ou Richard Wright.
Léon-Gontran Damas traite de sujets brûlants politiquement et défend son identité noire dont il a pu se sentir déposséder en tant que mulâtre :

« Se peut-il donc qu’ils osent
me traiter de blanchi
alors que tout en moi
aspire à n’être que nègre
autant que mon Afrique
qu’ils ont cambriolée »

Sa poésie libre, révoltée et sarcastique va tenter de railler, de s’attaquer de manière crue et frontale aux fondements des sociétés occidentales.

C’est une poésie sur la question de l’assimilation que j’ai choisi d’analyser. Elle a un aspect universel qui peut toustes nous toucher. Il aborde ce sentiment de malaise et de complicité que l’on peut avoir lorsqu’on accepte tacitement certaines règles sociales, le fait de se délaisser d’une partie de son identité pour s’intégrer. Il interroge la traîtrise que l’on peut ressentir en tant qu’indigène (on dirait aujourd’hui racisé.e) vivant dans une société occidentale, y participant :

Léon-Gontran Damas - Solde

Pour Aimé Césaire.
 
J’ai l’impression d’être ridicule
dans leurs souliers
dans leurs smoking
dans leur plastron
dans leur faux-col
dans leur monocle
dans leur melon
 
J’ai l’impression d’être ridicule
avec mes orteils qui ne sont pas faits
pour transpirer du matin jusqu’au soir qui déshabille
avec l’emmaillotage qui m’affaiblit les membres
et enlève à mon corps sa beauté de cache-sexe
 
J’ai l’impression d’être ridicule
avec mon cou en cheminée d’usine
avec ces maux de tête qui cessent
chaque fois que je salue quelqu’un
J’ai l’impression d’être ridicule
dans leurs salons
dans leurs manières
dans leurs courbettes
dans leur multiple besoin de singeries
J’ai l’impression d’être ridicule
avec tout ce qu’ils racontent
jusqu’à ce qu’ils vous servent l’après-midi
un peu d’eau chaude
et des gâteaux enrhumés
J’ai l’impression d’être ridicule
avec les théories qu’ils assaisonnent
au goût de leurs besoins
de leurs passions
de leurs instincts ouverts la nuit
en forme de paillasson
 
J’ai l’impression d’être ridicule
parmi eux complice
parmi eux souteneur
parmi eux égorgeur
les mains effroyablement rouges
du sang de leur ci-vi-li-sa-tion

Le premier aspect qu’il aborde est celui de l’habillement. L’habillement occidental restreint le costume social nécessaire pour s’intégrer donne mal au crâne, étouffe. Il symbolise ce monde occidental, policé, bourgeois, où l’on doit se conformer et conformer son corps à un certain jeu social pour exister. Le cou est empaqueté dans un col comme une cheminée d’usine, l’habillement, comme la technique, s’affranchit de la nature, la domestique. Cela fait écho à l’aspect industriel, prédateur de l’Occident, qui finit par transformer les hommes en machines. L’assimilation est une violence qui s’attaque aux corps, les contrôle, les contraint. On pense à Michel Foucault et à la biopolitique : pour contrôler les hommes, il faut contrôler leur corps, les déposséder. Lorsqu’on se prend à regard de l’extérieur, à se regarder, il y a une forme de distanciation : on ne se reconnaît plus.

Il opère ensuite à une gradation lorsqu’il décrit les « salons », les « manières », les « courbettes » pour arriver aux « singeries ». Damas, comme Césaire a pu le faire, tente d’opérer un renversement dialectique : Qui sont les singes ? Qui sont les barbares ? Dans son Discours contre le colonialisme que nous exposerons dans un autre article, Césaire affirme que par l’entreprise coloniale, les meurtres, les brutalités, les châtiments corporels, la France des Lumières s’ensauvage. L’illusion de la mission civilisatrice ne fonctionne plus : en Afrique, en Indochine, l’Homme blanc est devenu barbare. Ces atrocités annoncent les atrocités de la Seconde Guerre Mondiale. De même, pour Damas, la question se pose : qui sont les singes ? Cette danse ridicule des salons, ce jeu social plein de mensonges est-il plus civilisé que les danses rituelles africaines ? Ces fausses théories que les Blancs « assaisonnent » selon leur volonté de puissance sont étrillées par Damas, les masques tombent.
La poésie finit par un constat amer : en acceptant d’être « parmi eux » de rentrer dans cette domestication du corps et de la parole, on devient complice. Là encore il utilise la gradation : de « complice » on passe à « souteneur », c’est-à-dire qu’on prostitue, qu’on monnaye son peuple et sa liberté pour obtenir rétribution, et même « égorgeur », parce que ne rien dire, accepter, c’est aussi quelque part cautionner toutes les horreurs coloniales. On a les mains rouges, les mains sales. Le mot civilisation est découpé pour mettre à jour sa facticité.

Que reste-t-il de ces questionnements aujourd’hui, de ce constat ? L’aliénation culturelle, l’esclavage mental est toujours bien présent, on a dû mal à se détacher de nos propres chaînes et on peut même tendance à avoir à en créer. Mais il faut garder cette poésie de Damas en tête : en tant que noir.e, qu’indigène ou racisé.e la culpabilité à l’extrême n’est pas un bon moteur pour une Révolution mais il faut continuer à se poser des questions : peut-on sérieusement se dire décoloniaux lorsqu’on utilise des téléphones portables tâchés du sang des enfants mineurs du Congo ? Comment combattre ces résidus de discours coloniaux, faire mourir à tout jamais cette prétendue supériorité de l’Homme blanc ou cette mission civilisatrice de la France ?

De nombreux échos reviennent. On pense pêle-mêle au discours de Gérard Collomb sur la filiation (totalement claquée au sol) entre la France et Athènes (contre Sparte la guerrière), au discours de Sarkozy sur l’Homme noir qui n’est pas assez rentré dans l’Histoire, à ces luttes pour que les racisé.e.s se fondent complètement dans le projet républicain (idée encore très présente à gauche) quitte à oublier une partie de leur identité (« C’est un arabe mais c’est bien, il mange du porc », « c’est un Noir mais il parle très bien français... »)… Il est important de remettre au centre le problème de l’aliénation, ne plus se justifier sur le fait d’être bien intégré.e, prétendre peut-être comme certain.e.s l’ont proposé à une forme d’émancipation identitaire et politique à la recherche de l’autodétermination.

Pour finir, un appel à la révolte :

NOUS LES GUEUX de Léon-Gontran Damas

nous les peu
nous les rien
nous les chiens
nous les maigres
nous les Nègres
Nous à qui n’appartient
guère plus même
cette odeur blême
des tristes jours anciens
Nous les gueux
nous les peu
nous les riens
nous les chiens
nous les maigres
nous les Nègres
Qu’attendons-nous
les gueux
les peu
les rien
les chiens
les maigres
les nègres
pour jouer aux fous
pisser un coup
tout à l’envi
contre la vie
stupide et bête
qui nous est faite
à nous les gueux
à nous les peu
à nous les rien
à nous les chiens
à nous les maigres
à nous les nègres

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