Dossier prison #2 - #BalanceTonSurveillant

Nous sommes un collectif de détenus qui a trouvé un espace de parole. Pour de multiples raisons de sécurité, c’est la seule information que nous décidons de communiquer. Le type d’établissement, l’endroit de nos incarcérations, le contexte dans lequel nous nous exprimons, tout ceci restera secret. Dans la lignée d’Antonin Bernanos qui s’est récemment exprimé depuis Fleury, nous souhaitons nous aussi raconter notre quotidien.

En ce début de Janvier 2018, nous avons constaté et subi la grève des surveillants pénitenciers. Nous avons suivi, comme vous tous, à la télévision, les revendications de nos bourreaux, se plaignant ici et là de l’insécurité et de la violence qu’ils subissent au quotidien. Pourtant, nous, nous avons l’impression que la violence qu’ils condamnent, c’est nous qui la subissons majoritairement.

Dans notre prison, les choses étaient plutôt calmes. Quelques motivés entretenaient le feu devant la grande porte d’entrée, et les autres attendaient à l’intérieur, nous laissant enfermés dans nos cellules. Les portes sont restées fermées, il n’y avait plus de sport, on ne sortait plus les poubelles, on ne pouvait plus cantiner, nos parloirs avaient du retard. Le point mort, pendant un mois. En réalité, dans un contexte de confort minimum, on s’habitue à quelques semaines pires que d’autres. Ce sur quoi nous voudrions insister, ce sont plutôt les provocations que certains d’entre nous ont subi pour faire en sorte que la situation dégénère. C’est comme s’il y avait une volonté de créer des incidents pour donner de la matière à des revendications. L’un d’entre nous s’est fait réveiller en pleine nuit par un crachat. On a expliqué à plusieurs d’entre nous que nos numéros de téléphone vers l’extérieur avaient été effacés administrativement et que nous devions refaire une demande. A un détenu, ils ont demandé la carte d’identité de son avocat pour pouvoir l’appeler, comme s’il se baladait avec une photocopie dans sa poche. Des surveillants ont incité l’un d’entre nous à lancer un mouvement de blocage. Ils nous suppliaient presque de donner des justifications à leur mouvement. Dans leur logique, s’il y a preuve de danger, notamment de radicalisation de détenus, ils toucheront des primes.

Nous avons le sentiment d’avoir été pris en otage. Même si nous comprenons le droit de grève, nous ne comprenons pas pourquoi c’est nous qui avons subi celle-ci. La tribune médiatique qui a été donnée aux syndicats de surveillants ce mois passé nous donne envie de rétablir la balance, et de parler à notre tour de la violence que nous subissons quotidiennement, sous forme d’anecdotes sauvages.

Ce qui se passe en prison est à l’abri des regards, personne ne peut témoigner. Alors certains en profitent. La nuit, c’est déjà arrivé qu’après avoir picolé des mecs se lâchent sur un détenu. Ils l’étouffent, poussent la violence un peu plus loin, le souffle est coupé, tu ne peux pas faire grand- chose. L’un d’entre nous connaît bien la technique dite de l’avion, où un t’étrangle, et les autres prennent chacun un membre. Ils peuvent te déplacer comme ça ou juste se servir de cette technique pour finir par te passer les menottes. Une fois ils lui ont fait alors qu’il était nu, et l’ont trimballé dans les escaliers, laissant ses parties génitales taper chaque marche.Il y a beaucoup de suicides en prison aussi. Certains sont étranges, sortis de nulle part, et les familles ne peuvent pas voir les corps. Une fois l’un d’entre nous s’est insurgé sur un surveillant après un suicide douteux. Celui-ci a rétorqué « ça fera une place de plus ». Vous avez déjà entendu aussi aux informations que des détenus s’étaient immolés ? En réalité, certains protestent en mettant le feu à leurs cellules parce qu’une alarme prévient les surveillants. C’est une manière de manifester. Parfois, la protestation se transforme en drame, quand les surveillants laissent le temps passer avant de sortir le détenu de sa cellule. L’un d’entre nous encore, a connu un mec dans une prison. Il s’est battu avec un autre détenu, au point de l’envoyer à l’hôpital. Les matons lui ont fait croire pendant des jours qu’il l’avait tué, qu’il était mort à l’hôpital, ce qui n’était pas vrai. Mais le harcèlement a fonctionné, le mec en question s’est suicidé. Pour de vrai cette fois-ci. Certains d’entre nous, à cause de la raison de leurs incarcérations, sont victimes d’un traitement particulier. S’il y a eu violence envers un policier dans ton affaire, que tu sois jugé ou non, la peine sera plus difficile. C’est le cas pour l’un d’entre nous, qui s’est vu chuchoter à l’oreille pendant une fouille « les mecs comme toi ils ne devraient pas être en vie ». L’objectif est clair : lui faire perdre son calme pour avoir une excuse pour le frapper. Avec lui, les insultes n’ont pas fonctionné, alors ils l’ont mis au mitard (cellule vétuste isolée sans possibilité de sortir) pendant une semaine, juste après qu’un fou y ait passé une semaine à repeindre les murs de ses excréments.

Nous pouvons parler également des ERIS (Equipe Régionale d’Intervention et de Sécurité), les CRS des prisons. Dans certaines prisons, ils rentrent au hasard dans des cellules parfois, cassent tout, démontent tout, fouillent tout, marchent sur les draps, pendant que toi t’es à poil dans une cellule à côté, en attendant de pouvoir retourner dormir. Ce sont d’anciens surveillants formés par le RAID. Ils ont un truc à prouver. Pour nous, ce sont les ratés qui se prennent pour l’élite.

Parlons des transferts. Cela arrive souvent, comme ça, on te change de prison sans prévenir, sans dire où on t’emmène. Tout le long du voyage, tu as les entraves aux poignets et aux chevilles. Les familles sont rarement prévenues, elles le découvrent quand c’est effectif. Toutes les affaires que tu as pu accumuler restent dans ta cellule, et très rarement on te les poste.

Attention, nous ne souhaitons pas faire d’amalgames. Tous les surveillants ne sont pas mauvais. Certains se confient, nous disent qu’ils se sentent dupés, qu’ils étaient venus travailler en espérant un aspect social qu’ils ne voient pas. Mais malgré tout, la solidarité qu’il y a entre eux rend le système carcéral inéluctablement violent pour nous.

Nous constatons amèrement que les peines s’accentuent, et qu’elles sont de plus en plus lourdes. Pourtant, une étude montre qu’après 8 ans d’incarcération, la prison devient inutile. Nous constatons également une transformation des logiques d’incarcération. Tout est de plus en plus fait pour réduire les déplacements des détenus à l’intérieur de l’établissement. On ne veut pas que nous nous épanouissions. Ici, nous n’avons plus le droit qu’à une promenade par jour. Aujourd’hui, on entend parler du système RESPECTO, un système de point comme le permis où au moindre écart on perd nos petits avantages.

Nous sommes poussés à être dociles, à accepter toutes les injustices, toutes les violences, puisque nous avons été privés du droit de contester, de nous plaindre, d’avoir des témoins. La prison, dans son essence même, ça déshumanise le détenu. Et de toute façon, si tu te rebelles un peu trop, il y a la piqûre en épée de Damoclès. Au motif d’une menace, réelle ou fictive, quand le détenu est soi disant non-maîtrisable, le médecin vient et lui fait une piqûre de calmant. Ensuite, tu fais un petit tour à l’HP. On en a tous vu revenir après quelques semaines en bavant, comme des zombies, leurs esprits restés à l’hôpital.

Être en prison c’est un peu comme si on nous considérait comme des malades, des malades de la société, qu’il faut soigner, à coup de violences et de frustrations, pour nous rendre dociles, pour nous faire renoncer à tout ce qui nous rend malade. L’allégorie n’en est presque pas une, quand on sait que les remises de peine sont beaucoup plus facilement consenties quand on accepte de prendre un traitement psychiatrique. Tous, on nous a incité à prendre des médicaments, des calmants, en nous expliquant que c’était bon pour notre dossier. Leur vision de la réinsertion, c’est de nous endormir, en espérant que ça nous soigne des maux sociaux qui posent problème à l’ordre établi. Vous connaissez George Orwell ?

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