Dossier prison #1 - Regards sur l’actualité « Une histoire de confort »

Nous sommes un collectif de détenus qui a trouvé un espace de parole. Pour de multiples raisons de sécurité, c’est la seule information que nous décidons de communiquer. Le type d’établissement, l’endroit de nos incarcérations, le contexte dans lequel nous nous exprimons, tout ceci restera secret. Dans la lignée d’Antonin Bernanos qui s’est récemment exprimé depuis Fleury, nous souhaitons nous aussi raconter notre quotidien.

Nous souhaitons notamment réagir au débat sur le téléphone en détention qui est apparu dans les médias et sur les réseaux sociaux au début de l’année. Nous pensons tout d’abord que c’est un sujet qui ne sert qu’aux politiques pour faire parler, mais nous considérons que rien ne changera et que cette perspective ne se réalisera jamais. Cependant, nous allons essayer de faire un état des lieux de la situation actuelle tant sur la question des moyens de communication que sur la question du confort en prison qui alimente les débats dans notre société.

A ce jour, communiquer est un luxe et appeler ses proches nécessite plusieurs étapes. Tout d’abord, il faut que le juge valide les numéros que nous souhaitons appeler, ce qui peut durer très longtemps. Une fois possible, nous devons charger un code qui nous permettra d’appeler. Les appels coûtent cher, très cher. Certains d’entre nous payent 40 euros par mois pour quelques appels (20 minutes) 3 fois par semaines... Et appeler à l’étranger est encore plus cher. Tous ça pour des communications qui sont écoutées par l’administration pénitentiaire. En milieu ouvert, des personnes ont les appels illimités pour 20 euros par mois. Posséder un téléphone dans sa cellule ne changera rien au coût qui restera inaccessible à tous les détenus. Par contre c’est une belle source financière pour l’État… Avoir un téléphone portable en détention est bien sûr interdit, mais la réalité est tout autre. L’administration pénitentiaire s’arrange de ce petit manquement au règlement. Le téléphone portable (comme le cannabis) reste un moyen pour acheter la paix sociale et la tranquillité. C’est aussi un moyen pour les services pénitentiaires de résoudre des affaires en écoutant les communications. Nombre de camarades détenus ont vu de nouvelles affaires apparaître en détention par manque de discrétion téléphonique. Ce débat nous permet d’exprimer notre point de vue sur la question du confort en prison.

On peut me mettre dans une cellule en or que ça ne changera pas la privation de liberté que je subis.

Être en prison signifie être privé de sa liberté. Que nous possédions un téléphone, un jacuzzi, une télé ou tout autre objet de confort, notre situation ne change pas. Nous sommes et resterons enfermés, sans accès au monde extérieur autre que par les médias, sans la liberté de voir nos familles régulièrement. D’ailleurs, parlons de nos familles. Être en prison c’est aussi être éloigné de sa famille. L’une des choses que l’on apprend vite en détention, c’est la mobilité. Être changé de lieu de détention du jour au lendemain, sans préparation ni explication est notre quotidien. Rien n’est jamais sûr. Pour nos familles c’est la même galère. Venir nous voir relève parfois de l’aventure, prendre les enfants, monter dans la voiture ou prendre le train, faire la route, subir les embouteillages ou les retards de la SNCF... Certaines de nos familles font des centaines de kilomètres pour venir nous voir. Tout ça pour 45 minutes ; c’est le temps accordé au parloir. Le retard n’est pas admis par l’administration pénitentiaire. Si nos familles loupent l’entrée en détention pour le parloir, c’est fini, on ne leur laissera aucune possibilité de rentrer. Des heures de route, une organisation familiale complexe, parfois un levé aux aurores pour se voir refuser l’accès au parloir. Essayez d’imaginer la violence pour nous d’apprendre au dernier moment que notre parloir est annulé alors que nous nous étions préparés.

La détention c’est la coupure de nos liens familiaux. Nous, détenus, souhaitons vous dire que le confort matériel ne remplacera jamais le confort psychosocial que nous permet la liberté. Vous pouvez continuer de débattre de sujets futiles qui ne changent rien à nos conditions, et à ne pas voir la violence de la justice et de l’administration pénitentiaire, violence psychologique mais aussi physique. Nous avons lu les commentaires sur les réseaux sociaux, les fantasmes partagés sur la prison qui serait comme le Club Med, sous prétexte qu’on réfléchit à installer des téléphones dans nos cellules. Nous pourrions vous raconter notre quotidien fait d’humiliations, de violences et d’amalgames pendant des heures. Un téléphone ne remplacera jamais nos droits à être considérés comme des êtres humains dans la dignité et le respect.

Pour lire l’épisode suivant : Dossier prison #2 - #BalanceTonSurveillant.

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