Les femmes et le soin dans l’histoire

Pendant la période de confinement liée à l’épidémie du COVID 19, le constat a été fait partout que non seulement les femmes étaient les premières à subir ce confinement à la maison (gestion des enfants, de la maison... en plus du télétravail, violences conjugales...) mais aussi au travail puisque les professions en « première ligne » étaient à majorité occupées par des femmes (caissières, soignantes...)
Il nous a semblé intéressant, alors, de revenir sur le rapport entre les femmes et la médecine au cours de l’histoire.

Au cours de l’histoire, la femme a été dépossédée du soin dont elle était la principale maîtresse pendant des siècles. Elle est devenue progressivement le « personnel auxiliaire » du médecin. Les histoires conventionnelles de la médecine entretiennent le mythe selon lequel les professionnels masculins l’auraient emporté par la force de leur technologie supérieure. D’après ces récits, la science (masculine) a remplacé plus ou moins automatiquement la superstition (féminine). Mais l’histoire contredit ces théories en montrant que les femmes ont été des guérisseuses autonomes, souvent les seules soignantes pour les femmes et les pauvres. Et leur médecine, bien loin de rituels mystiques présentés pour la discréditer était bien basée sur l’expérience transmise de génération en génération et donc relevait d’une approche bien plus humaine et empirique que celle des hommes basée sur la Science et des doctrines pas forcément éprouvées.
L’élimination des femmes des métiers de la santé et l’accession au pouvoir des professionnels masculins ne furent pas un processus « naturel », résultant automatiquement d’évolutions de la science médicale ; ils ne furent pas non plus le résultat d’une incapacité des femmes à prendre en charge le travail de soin. Il y eut une prise de contrôle active de la part des professionnels masculins. Et ce ne fut pas la science qui permit aux hommes de l’emporter : les batailles cruciales eurent lieu bien avant le développement de la technologie scientifique moderne.
Leurs enjeux étaient grands : la monopolisation politique et économique de la médecine signifiait le contrôle de ses organisations institutionnelles, de sa théorie et de sa pratique, de ses bénéfices et de son prestige. Et les enjeux sont encore plus grands aujourd’hui, alors que le contrôle total de la médecine signifie le pouvoir potentiel de déterminer qui doit vivre et qui doit mourir, qui est fertile et qui est stérile, qui est « fou » et qui est saint d’esprit.
La répression des femmes soignantes par l’institution médicale fut une lutte politique, d’abord parce qu’elle s’inscrit dans l’histoire de la guerre des sexes en général. Le statut des femmes soignantes s’est amélioré et a décliné parallèlement au statut des femmes. Lorsque les femmes soignantes étaient attaquées, elles l’étaient en tant que femmes ; lorsqu’elles se défendaient, elles se défendaient au nom de toutes les femmes.
Ce fut également une lutte politique qui s’inscrivit dans une lutte de classe. Les femmes soignantes étaient les médecins du peuple, et leur médecine faisait partie d’une sous-culture populaire. De tout temps et jusqu’à aujourd’hui, les pratiques médicales des femmes ont prospéré au sein des mouvements de révolte des classes populaires qui ont lutté pour s’affranchir des autorités en place. Sur l’autre bord, les professionnels masculins ont toujours servi la classe dirigeante - à la fois médicalement et politiquement. Leurs intérêts ont été promus par les universités, les fondations philanthropiques et la loi. Ils ne doivent leur victoire pas tant à leurs propres efforts qu’à l’intervention de la classe dirigeante qu’ils servaient. [1]

Le système de santé est un élément stratégique de l’oppression des femmes. La science médicale a été l’une des sources de l’idéologie sexiste les plus puissantes dans notre culture. Les justifications de la discrimination sexuelle — au sein de l’éducation, du monde du travail, de la vie publique — reposent en définitive sur l’unique différence entre les femmes et les hommes : leur corps. Les théories de la supériorité masculine se fondent sur la biologie.
La médecine se situe entre la biologie et la politique sociale, entre le monde « mystérieux » des laboratoires et la vie quotidienne. Elle donne des interprétations publiques des théories biologiques ; elle prodigue les bienfaits médicaux issus des avancées scientifiques. La biologie révèle l’existence des hormones ; les médecins en concluent publiquement à l’incapacité des femmes à exercer une fonction publique en raison de leurs « déséquilibres hormonaux ». Plus généralement, la biologie trace les origines de la maladie ; les médecins déterminent qui est malade et qui est en bonne santé.
La principale contribution de la médecine en faveur de l’idéologie sexiste a été de dépeindre les femmes comme des êtres fragiles, et potentiellement contagieuses pour les hommes.
La conception des femmes comme des êtres « fragiles » ou des doubles défectueux des hommes est ancienne. Dans la pensée occidentale, l’homme représente traditionnellement l’achèvement, la force et la santé. La femme est un « homme mal conçu », faible et inachevé. Depuis qu’Hippocrate a déploré les « infirmités continuelles » des femmes, la médecine n’a fait que perpétuer l’opinion masculine dominante : elle a traité la grossesse et la ménopause comme des maladies, la menstruation comme un trouble chronique, l’accouchement comme une procédure chirurgicale. En même temps, la « faiblesse » de la femme ne l’a jamais empêchée de surmonter des accouchements difficiles, et son « instabilité » ne l’a jamais disqualifiée pour être seule responsable de l’éducation des enfants.
Ce n’est donc pas un hasard si les divers mouvements de libération des femmes ont tant insisté sur les questions liées à la santé et au « corps ». Les femmes dépendent du système de santé pour le suivi le plus basique de leur propre fonction de reproduction. Parallèlement, leurs contacts avec le système médical les amènent à faire face au sexisme dans ce qui est indéniablement sa forme la plus grossière et insultante. [2]

De nos jours, les groupes ou influenceuses féministes se multiplient sur les réseaux sociaux. La plupart des thématiques abordées sont celles du corps : féminicides, tabou des règles à déconstruire, gratuité des protections hygiéniques, réappropriation de sa sexualité... Un livre est paru cette année aux éditions Hors d’atteintes qui va plus loin que tous ces comptes réunis : Notre corps, nous-mêmes.
Ce livre est une réédition retravaillée d’une première version parue en 1973 par le collectif de Boston pour la santé des femmes. Dans les années qui suivirent, des groupes similaires se formèrent dans une soixantaine de pays à travers le monde pour en rédiger des adaptations. Il parut notamment en France en 1977. En 2016, neuf femmes, agées de 20 à 70 ans l’ont repris pour l’adapter à notre monde contemporain. Le livre est principalement basé sur des témoignages et des expériences dans le but de donner aux femmes la possibilité de connaître et comprendre leur corps.

Notes

[1Pour plus de détails, reportez-vous à l’ouvrage Sorcières, sages-femmes et infirmières, une histoirE des femmes soignantes, de Barbara Ehrenreich et Deirdre English, publié aux Etats-Unis en 1973 et paru en français aux éditions Cambourakis en 2014.

[2Pour plus de détails, reportez-vous à l’ouvrage Fragiles ou contagieuses, le pouvoir médical et le corps des femmes, de Barbara Ehrenreich et Deirdre English, publié aux Etats-Unis en 1973 et paru en français aux éditions Cambourakis en 2016.

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