Quand la justice n’est plus celle de l’Etat : « la Kris » chez les Rom.

Il y a quelques mois, au sein d’une assemblée Gilets Jaunes à La Rotonde à Rouen, on a commencé à imaginer ce que ça pourrait être de se ressaisir des institutions. On a évoqué les mairies notamment. Mais on n’est pas allé jusqu’à se poser la question, collectivement, de la justice. Or, des justices non étatiques existent au sein de communautés constituées, et fonctionnent. L’exemple Kurde est souvent mis en avant. Ici, nous publions un extrait du livre Tsiganes, Sur la route avec les Rom Lovara, de Jan Yoors, un récit de l’intérieur sur la période qui précède la seconde guerre mondiale.

Jan Yoors a vécu, à partir de ses douze ans, une partie de chaque année au sein d’une famille Lovara. Il raconte ses souvenirs, en donnant un aperçu des pratiques culturelles des Rom.
Le passage sélectionné raconte comment la justice existe et s’applique, de manière élargie, au sein de la communauté.
L’idée n’est pas d’en tirer un exemple à suivre, il y aurait beaucoup à en dire – on passe par exemple sur le fonctionnement patriarcal ultra misogyne de cette justice – pour n’en retenir qu’une forme à observer qui peut nourrir les imaginaires...

« La Kris était un sujet de conversation qui revenait sans cesse et on y faisait allusion avec une étrange réticence. Pour moi, c’était une sorte de mythe. Je me représentais les krisatora, les juges, comme des êtres mystérieux, à peine humains. Pulika m’avait dit que si les Rom avaient survécu, c’était parce que depuis des temps immémoriaux ils se soumettaient aux décrets de la Kris, une communauté ne pouvant subsister que si les lois qui la régissent sont observées par les forts comme par les faibles. S’ils n’avaient pas eu une vénération profonde pour la Kris, les Rom seraient revenus depuis longtemps à l’état sauvage, car la violence appelle la violence et mène à l’anarchie.

Tard dans l’après-midi, sous le ciel immense, à quelque distance des feux de Pulika et Tshukurka, la Kris des Lovara se réunit. Un petit groupe d’hommes se rassembla. Je connaissais la plupart d’entre eux, cependant quelque chose de difficile à définir les rendait différents.
Ils étaient vêtus comme ils l’étaient tous les jours, sans aucun apparat ni attribut symbolique pour expliquer la différence, sauf peut-être leur attitude elle-même. Une solennité voilée accentuait l’importance du moment. Les voix paraissaient anormalement assourdies, et si les hommes se déplaçaient avec leur aisance habituelle, faite d’une dignité totalement dépourvue d’arrogance, ils étaient pourtant en représentation. La plupart des Rom se connaissaient bien ; les uns étaient intimes, les autres avaient entre eux des liens de parenté. Mais, dans les circonstances présentes, ils parlaient avec une touche de réserve et avec la déférence qu’imposait la fonction qu’ils remplissaient. La Kris représentait le savoir collectif des Rom. Les hommes trop jeunes pour jouer un rôle se tenaient discrètement à l’écart.
Formant un grand cercle, les Rom s’assirent sur des sièges improvisés : chaises boiteuses ramassées un peu partout, baquets retournés sur lesquels on avait placé des planches, caisses d’emballage, piles de harnais et de chaînes. Il y avait même une cage à oiseaux déglinguée. Cela ne pouvait porter atteinte à la dignité de la Kris. Les juges, qui se savaient revêtus d’une autorité presque sacrée, n’attachaient aucune importance au manque de cérémonial. Les hommes buvaient tranquillement de la bière et fumaient des cigarettes.
Les conversations, d’abord animées, languirent et Pulika, sans se départir de son calme, demanda qu’on lui prêtât attention. Ôtant son chapeau à larges bords, il dit quelques paroles à voix basse, comme s’il se parlait à lui-même, et renversa une partie de son verre de bière sur le sol. Il y avait quelque chose d’émouvant dans ce geste, peut-être parce qu’il était accompli en sourdine. Il offrait une libération aux Mule, les Esprits des Ancêtres, les invitant à assister aux débats. C’était une initiative personnelle. L’exemple ne fut pas suivi.
Un Rom dont je ne connaissais pas le nom fut le premier à s’adresser à la Kris. Après avoir rendu hommage aux Rom qui se trouvaient là, il demanda l’autorisation de soumettre au tribunal quelques cas en suspens. Son argumentation très subtile fut visiblement appréciée des anciens. J’écoutai ce flot de paroles, sans savoir qu’en faire et sans saisir la complexité de leur sens, jusqu’au moment où elles parurent s’évanouir en fumée. Je fus d’abord sidéré par le contraste entre le cérémonial de la Kris et la vie terre à terre que menaient quotidiennement les Rom. Tout cela me semblait étrangement irréel, absurde, dément. Lorsque je sortis de ma rêverie, il me fut encore plus difficile de saisir le fil des arguments.

La législation de la Kris n'a rien de permanent. Elle s'adapte aux circonstances.

La législation de la Kris n’a rien de permanent. Elle s’adapte aux circonstances. Elle n’a jamais été codifiée et ses décrets ne se transmettent qu’oralement, de sorte que la fidélité de la mémoire humaine en est le seul garant. Les sentences des krisatora ne sont appliquées que dans la mesure où elles ont été approuvées par la majorité des Rom. Ceux-ci ne disposent d’aucun moyen de coercition. Ils n’ont pas de police, pas de prison, pas de bourreau. La vie nomade des Rom ne permet pas aux krisatora d’être des « professionnels ». Ils sont choisis parmi les hommes les plus sages qui se trouvent sur la route à un moment donné.
Une accusation portée devant la Kris aboutit à un jugement. Pour que celui-ci prenne effet, le Rom ne peut compter que sur sa propre force et celle de ses parents. Toutefois, pour que des jugements arbitraires ne soient pas prononcés, pour que les faibles ne subissent pas la loi des forts et que le chantage n’intervienne pas, la Kris prévoit des sanctions surnaturelles, armayas ou anathèmes. Ce sont les solaka que les Rom considèrent comme l’arme invisible dont se servent les Mule pour maintenir la paix.

Ceux-ci ne disposent d'aucun moyen de coercition. Ils n'ont pas de police, pas de prison, pas de bourreau.

Un certain nombre de plaintes furent déposées devant la Kris. Les unes allaient être écartées, les autres arbitrées. Il s’agissait le plus souvent de ruptures de contrats. Pulika, comme chacun s’y attendait, attira l’attention du tribunal sur le comportement des Tshurara [1]. Ils avaient violé la loi en ne déclarant pas qu’ils avaient la gale. Ils avaient refusé de se soigner et les autres tribus auraient pu être contaminées. Pulika demanda qu’ils fussent condamnés à « payer pour leur honte » (te potshinen penge lajav). En ne réclamant que des dommages « symboliques », il requit une sentence très douce : ils devraient fournir nourriture et boisson pendant trois jours à tous les Rom rassemblés pour la présente Kris. Pulika ajouta également qu’ils devaient fournir la preuve qu’ils étaient guéris avant d’être réintégrés parmi les Rom. Puis il se découvrit et jura « Te loliarav i phuv mure ratesa... » Que mon sang rougisse la terre si, avec l’assentiment de la présente Kris, on ne me permet pas de jeter l’anathème suivant : « Quiconque cachera qu’il a la gale la gardera avec lui sept ans de suite. » Les Tshurara, comprenant que cela équivalait à sept années de bannissement, protestèrent avec véhémence. Nonoka dit : « Ando gav bi juklesko shai piravel o manush bi desteko » (dans un village où il n’y a pas de chiens un homme peut sortir sans bâton).

[…]

Le cas suivant fut soumis au tribunal par Carolina, la sœur de Pulika, une veuve qui avait plusieurs filles mais un seul fils, ce qui était une maisonnée bancale pour les Rom. Carolina déclara qu’un grand nombre de pièces d’or lui avaient été volées mais qu’il lui était impossible de désigner le coupable. Elle se souvenait bien du jour où c’était arrivé car, le matin, elle avait sorti les pièces de leur cachette pour les compter. Avant de s’adresser à la Kris, elle s’était assurée qu’elle ne les avait pas perdues ou, chose plus improbable encore, que l’une de ses filles ou que son gamin ne s’en était pas emparé. Lorsque le vol avait été commis elle campait en compagnie de quatre ou cinq familles, qu’elle avait naturellement avisées. Chacun avait protesté de son innocence avec une grande indignation. Voler un des leurs ne viendrait jamais à l’idée d’un Tsigane. Il était impossible qu’un gadjo, voleur ou vagabond, se fût glissé parmi eux sans attirer l’attention. Comme l’insatiable curiosité des petits enfants garantissait la surveillance, ce vol avait donc été commis à l’intérieur du camp. Cela avait créé un climat de suspicion. Le jeune Kalia, qui était un peu écervelé mais exprimait toujours sa pensée avec franchise, avait proposé que les chefs de famille se cotisent pour dédommager « une femme sans défense ». Les Rom avaient répliqué que cela ne résolvait pas le problème. S’il y avait un voleur parmi eux il fallait le trouver. C’est la raison pour laquelle Carolina et ceux qui se trouvaient dans le camp à l’époque du vol demandèrent à la Kris de procéder à un solakh. Car comme le disent les Lovara, une faute peut être pardonnée mais elle ne doit pas être cachée.

La nuit qui précéda l’ordalie, le solakh, ceux qui devaient s’y soumettre dans la matinée n’eurent pas le droit de se mêler aux autres Rom. Ils restèrent auprès de leurs feux, taciturnes et renfrognés. Le lendemain, de bonne heure, quelques hommes et quelques femmes, marchant en file indienne et précédés d’un des krisatora, quittèrent le terre-plein. Les hommes étaient nu-tête. Ils ne s’étaient ni lavés ni coiffés. Carolina était parmi eux. Ils furent conduits à un endroit solitaire où Pulika et quelques anciens attendaient. Parmi eux siégeait la vieille Lyuba. Personne ne fumait. A quelque distance du cortège qui traînait lentement les pieds rôdaient quelques chiens silencieux. Une nuée de corbeaux s’abattit sur le pré voisin. Sur un petit amas de pierres recouvert d’un diklo, mouchoir aux couleurs vives, étaient posés une croix grossière, des photographies jaunies des morts de la tribu, un bouquet de fleurs des champs – ces fleurs coupées qui sont pour les Lovara le symbole d’une mort prématurée – et un gros cierge jaune dont la flamme vacillait dans la brise.
On attendit un moment. Le coupable allait peut-être se dénoncer. Il n’en fut rien et l’ordalie commença. Les morts, invisibles mais présents, donnaient à la cérémonie un caractère sacré. Le krisatora demanda à Carolina de se placer devant l’autel. L’air grave, poussant de profonds soupirs, la vieille femme avança maladroitement. Le krisatora commença à psalmodier d’une voix dure, le visage impénétrable. « Si vous savez quelque chose au sujet des pièces d’or volées à Carolina et si vous n’en avisez pas la Kris, que Dieu vous fasse mourir dans d’affreuses souffrances.

  • Bater (qu’il en soit ainsi), répondit Carolina dans un souffle.
  • Si vous avez eu des rapports même lointains avec le voleur de Carolina, que des gaz délétères vous emplissent le vendtre jusqu’à ce que mort s’ensuive.
  • Bater.
  • Si, après avoir prêté serment, vous entendez profiter d’une manière quelconque des pièces d’or de Carolina, que Dieu vous ôte le joie de vivre et vous rende stérile jusqu’à la fin de vos jours.
  • Bater. »

Sous l'irrationnelle tension du rite qui, par son seul poids, aurait dû faire éclater toute crise de conscience latente, chaque homme, chaque femme se comportait différemment.

Les questions devenaient plus subtiles, les anathèmes plus redoutables. La voix du krisatora se fit de plus en plus haut perchée et il sembla que la litanie était débitée d’une seule traite, sans la moindre emphase, comme une incantation diabolique. La flamme de la bougie vacillait, comme si elle traçait de façon visible les décharges électriques qui secouaient les nerfs de Carolina. Les hommes et les femmes qui attendaient leur tour avaient le souffle coupé par l’émotion, ils suaient d’angoisse, d’appréhension et d’attente, partageant un moment d’humilité, à la fois impliqués et témoins de cette redoutable et toute-puissante tradition des Rom. Quels mots peuvent dire combien de temps une telle agonie va durer ? Couvait la mystérieuse intuition que, comme au jeu des chaises musicales, la musique cesserait soudain et que l’un des joueurs se retrouverait sans siège, ce qui révélerait sa culpabilité aux yeux de tous. L’un après l’autre, les Rom furent interrogés et maudits selon les soupçons qui pesaient sur eux. Puis leurs femmes durent se soumettre à l’épreuve. Sous l’irrationnelle tension du rite qui, par son seul poids, aurait dû faire éclater toute crise de conscience latente, chaque homme, chaque femme se comportait différemment. Carolina avait été grave, un peu maladroite, désarçonnée et s’exprimant d’une voix à peine audible. Quelques pénitentes avaient eu l’air maussades, abattues et avaient poussé d’énormes soupirs. Quelques-unes avaient pleurniché, alors que d’autres, enfin, étaient restées sans voix. Presque toutes, cependant, avaient fait l’expérience extraordinaire de la transe somnambulique.

L'Occidental en moi aurait voulu un dénouement. Les Rom n'en avaient cure.

Il ne restait qu’une femme à interroger, une Tshurara. Les présomptions se concentrèrent sur elle. Elle s’avança en chancelant vers l’autel. Mais le solakh se termina de façon décevante, du moins pour moi. Personne n’avait avoué, personne n’avait été frappé par la foudre. J’étais trempé de sueur, j’avais le sentiment d’avoir été frustré de quelque chose. L’Occidental en moi aurait voulu un dénouement. Les Rom n’en avaient cure. Leurs soupçons s’évanouirent et la suggestion du jeune Kalia fut retenue : les chefs de famille qui se trouvaient dans le camp au moment du vol participeraient au remboursement des pièces d’or.
Ce ne fut que longtemps plus tard, au début de la guerre, que j’appris la mort de Liza, la femme de l’un des Rom qui avaient été soumis à l’ordalie. Sur son lit de mort, alors qu’elle ne pouvait plus parler, elle frottait le pouce contre l’index, geste qui dans tous les pays du monde signifie « argent ». Elle réagissait violemment chaque fois que l’un des Rom qui l’assistaient disait : « Te aves yertime mander tai te vertil tut o Del » (je te pardonne et que Dieu te pardonne aussi). Cela paraissait la rendre très malheureuse et elle ne cessait de pointer le doigt vers un coin de la roulotte. Prise d’une soudaine intuition, sa plus jeune fille alla fouiller dans ce coin et eut la désagréable surprise de trouver un tas de pièces d’or qui ne leur appartenait pas. Des larmes inondèrent les joues de Liza qui parut soulagée d’un grand poids. Peu après, elle sombra dans le coma et mourut. »

Jan Yoors, Tsiganes, Sur la route avec les Rom lovara, la première version date de 1968, la traduction utilisée ici de 1990 (Editions Phébus, Paris). L’extrait est tiré des pages 177 à 185.

Notes

[1« Les vrais Rom se divisent en quatre tribus principales : les Lovara, les Tshurara, les Kalderasha et les Matchvaya, que l’on trouve sur toutes les routes du monde. Ils diffèrent par le physique, le caractère et la langue. Ils n’exercent pas les mêmes métiers. Les Lovara et les Tshurara sont généralement des marchands de chevaux, et c’est pour cette raison qu’ils voyagent en roulottes. » Jan Yoors, Tsiganes, Sur la route avec les Rom Lovara, Editions Phébus, Paris, 1990, p. 140

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