Race et histoire

L’infini – Nous savons maintenant que la Terre n’est qu’un point dans l’Univers. A part le nôtre, quantité d’autres mondes existent, et l’astronomie en découvre toujours des nouveaux, dans l’infini.
Le livre des explorations, Giuseppe Zanini, 1989 (livre pour enfants)

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Rafael Aguilar

Jeudi 22 novembre, il y a eu une manif, en soutien aux migrants. Une centième manif, ou tout comme. Avec encore plus de colère, de détermination, et toujours moins de possibilité d’en faire quelque chose.
Ce qui se passe, avec la « gestion » des migrants, c’est une sorte de dématérialisation. Ils deviennent soit une abstraction – pour beaucoup –, soit un problème pour l’Etat. Ils sont pourtant des mondes à faire apparaître.

Si on prend Mohammed, 12 ans, il a eu une vie en Syrie, compliquée, pas vraiment d’école. En CE2, il fallait arrêter à midi parce qu’après il y avait les hélicoptères et c’était dangereux. Et en Turquie, un peu d’école, quelques mois, mais en Grèce, plus du tout. Et en fait, il est là, il existe toujours, mais entre temps il a été comme dématérialisé, il a perdu une partie de sa réalité, en devenant ici un migrant. Qu’il faut gérer. Jusque là il a très bien réussi à le faire, tout seul, ou sa famille.
Et là, quand on lui demande d’imaginer la ville du futur, qui répondrait aux impératifs de surpopulation, d’absorption de la pollution, de productions de nourriture... il imagine la fin du monde. Il imagine la catastrophe à laquelle on lui demande de trouver une solution. Il imagine qu’on va grignoter la forêt et mourir d’asphyxie. Lucidité totale.

L’urbain est une violence. La ville s’étale de violence en violence. Ses équilibres sont des violences. Dans la ville créole, la violence frappe plus qu’ailleurs. D’abord, parce qu’autour d’elle règne l’attentat (esclavage, colonisation, racisme) mais surtout parce que cette ville est vide, sans usine, sans industrie, qui pourrait absorber les nouveaux flux. Elle attire mais ne propose rien sinon sa résistance comme le fit Fort-deFrance après l’anéantissement de Saint-Pierre. Le Quartier Texaco naît de la violence. Alors pourquoi s’étonner de ses cicatrices et de sa face de guerre ?
Texaco, Patrick Chamoiseau, 1992

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Circus de Bruce Davidson

La gestion des migrants, c’est la gestion de celui qui est là en trop, dont on ne sait pas trop quoi faire. Qu’on parque dans les tours à l’extérieur du centre ville par exemple. Et qui vit alors dans son quartier et l’imaginaire qui l’accompagne.

Le projet se présente ainsi : on va faire des collages dans l’école, des personnages, que vous aurez créé, taille réelle, humaine. Ils doivent avoir une histoire, que vous écrirez pour la coller à côté. On doit pouvoir comprendre pourquoi ils sont dans l’école, ce qu’ils sont venus y faire.
On compte au moins six footballeurs, deux basketteurs, une cousine parisienne, une enfant-star...
Et puis Mélyna, 10 ans, a eu une autre idée : il y a une petite fille, elle viendrait dans l’école et elle aurait une mitrailleuse. A un moment elle déciderait de tirer sur tout le monde.
Il faut revoir la consigne.

Il y a une angoisse acide et trouble, aussi puissante qu’un couteau, et dont l’écartèlement a le poids de la terre, une angoisse en éclairs, en ponctuation de gouffres, serrés et pressés comme des punaises, comme une sorte de vermine dure et dont tous les mouvements sont figés, une angoisse où l’esprit s’étrangle et se coupe lui-même, – se tue.
L’ombilic des Limbes, Antonin Artaud, 1927

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Deviant Moon Tarot de Patrick Valenza

Celui qui est là en trop, c’est aussi celui qui ne reconnaît pas nos codes, les principaux, les normaux. Et à qui on veut les imposer avec toute la violence que ça implique, parce qu’il est dans une école républicaine.

On demande à Maeron : C’est quoi l’endroit où on dort ? Par quelle lettre ça commence ? Ah oui mais moi je dors pas dans un lit. Tu vois dans la caravane, ben au départ c’est un salon puis tu baisses la table et t’installe les coussins, et c’est là qu’on dort.
Moi j’ai pris tous les éléments de la caravane et je les ai remis dans ma chambre, comme ça quand on y entre on croirait qu’on est encore dans la caravane.
L’institution décide alors que c’est en IME [1] que Maeron ira, puisqu’il est incapable de se plier à la norme scolaire.

Au bout du petit matin...
Va-t-en, lui disais-je, gueule de flic, gueule de vache, va-t-en je déteste les larbins de l’ordre et les hannetons de l’espérance. Va-t-en mauvais gris-gris, punaise de moinillon. Puis je me tournais vers des paradis pour lui et les siens perdus, […] je délaçais les monstres et j’entendais monter de l’autre côté du désastre, un fleuve de tourterelles et de trèfles de la savane que je porte toujours dans mes profondeurs à hauteur inverse du vingtième étage des maisons les plus insolentes et par précaution contre la force putréfiante des ambiances crépusculaires, arpentée nuit et jour d’un sacré soleil vénérien.
Cahier d’un retour au pays natal, Aimé Césaire, 1983

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Là où vont nos pères de Shaun Tan

Qu’est-ce que ça veut dire la France quand on vit là-haut ? C’est qui ces français à qui elle devrait appartenir ? Ceux dont l’institution décide d’honorer la mémoire à la craie sur les trottoirs du quartier : les soldats morts pour la France ? Ils ont fait quoi pour les enfants d’ici ? Pourquoi ça ferait envie ?

Aujourd’hui on travaille sur les émotions. Amirkhan, 13 ans, a choisi la haine. Il y associe des images d’explosion nucléaire, d’armée américaine et de petite fille avec un rire narquois. On parle alors de Trump. Puis de Marine Le Pen. Il paraît que Marine Le Pen elle laisserait pas ceux qui sont venus d’autres pays en France si elle était au pouvoir. J’ai pas envie qu’elle arrive au pouvoir. En même temps comme ça ce serait trop bien, je pourrais rentrer au bled. C’est où le bled ? En Tchétchénie.

J’ai la tête brisée ils veulent la faire passer dans un cadre 
Plus ils appuient plus je détruis les contours de leur case 
Il paraît qu’c’est un endroit où les Hommes restent piégés à jamais leurs cris s’entendent de près 
Ils ont appelé les flics 
On a grimpé les arbres 
D’’autres sont restés en bas 
Et ont suivi le pas 
On a su ce jour là 
Que l’on allait devoir 
Choisir entre se taire ou bien combattre !
Oh Mu, Jeunes Oubliés, 2018

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Notes

[1Institut médico-éducatif : aujourd’hui ceux qui sont orientés vers un IME sont les enfants avec un handicap lourd, sans autonomie, parfois incapable même de s’habiller. Et ceux qui décident de cette affectation sont ceux réunis au sein de la MDPH (Maison Départementale des Personnes Handicapées), un groupement d’intérêt public présent dans chaque département chargé de l’accueil et de l’accompagnement des personnes handicapées et de leurs proches. Ce sont des dossiers qui sont étudiés, il n’y a pas de contact avec les enfants concernés, mais juste un regard sur des résultats de tests, des normes sociales et médicales. Des normes évidemment bien loin du quotidien de Maeron.

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