Dans la famille des paysans harcelés je demande Dufils...

Récit d’une demi-journée d’occupation des bureaux de la DDPP (Direction Départementale de la Protection des Populations) en soutien à Gabriel Dufils, dont les animaux sont bloqués sur la ferme depuis 7 ans pour un défaut d’identification inventé de toutes pièces par l’administration.

Il est 14h lorsque pénètre dans les locaux de la DDPP à Evreux, une cinquantaine de personnes dont une grande partie d’éleveur-se-s débarqué-e-s des 4 coins de la France pour venir soutenir Gabriel dans la lutte qu’il mène depuis 7 ans contre l’administration agricole. Aujourd’hui l’objectif est clair : pas de nouveau recours en justice, pas de nouveau délai qui prolongerait encore le calvaire de Gabriel et Tomomi Dufils. On est venus pour réclamer les cartes retenues illégalement par la DDPP [1] et on ne repartira pas sans elles.

Curieusement, nous pénétrons très facilement dans le bâtiment et accédons rapidement à l’étage des bureaux de la DDPP. La cacophonie dans laquelle nous nous lançons à grand coups de casseroles, d’harmonicas et de percussion improvisée sur les placards en métal finit par faire sortir dans le hall dans lequel nous sommes cantonnés, un petit groupe de fonctionnaires qui nous prévient que la directrice va venir nous rencontrer.

Face à notre volonté de passer cette porte dont on se demande encore pourquoi elle est sécurisée, un des employés s’improvise martyr de son administration en faisant barrage de son corps. Le probable futur « employé du mois » s’arqueboute devant la porte maintenue ouverte par nos pieds. Face à la tension qui monte, son collègue, le col de sa chemise (blanc évidemment), tressaillant sous les palpitations de la veine de son cou, nous annonce qu’ « ici c’est un endroit avec des données sécurisées » et que donc il serait dangereux de nous laisser rentrer…

Chauffés à blanc par ces actes d’héroïsme absurde, les échanges se font encore plus virulents à l’arrivée de Chantal Baudin, directrice de la DDPP, et de son cortège de police. Dans un parfait verbiage administratif, elle tente de retourner la situation en enchaînant les interprétations (face à l’avis du Conseil d’État qui invalide le contrôle que Gabriel a subi en 2011, elle rétorque que seule la décision d’abattage a été annulée, pas le contrôle en lui-même) et la mauvaise foi affichée donne lieu à des échanges irréels :
— Le vétérinaire qui a réalisé les tests de prohylaxie n’était pas un vétérinaire sanitaire.
— C’est normal, ceux que j’ai contactés ont subi des pressions pour ne pas venir chez moi.
— Et bien notifiez-nous tout ça par écrit, au bout de trois refus, nous vous en désignerons un d’office.
On marche sur la tête…

Dans une dernière pirouette pour se montrer ouverte au dialogue, Chantal Baudin apporte à Gabriel les résultats des tests génétiques exigés par l’administration pour prouver l’identité des animaux et réalisés plus d’un an auparavant (et qui n’ont jamais été transmis à Gabriel malgré ses demandes…). Malheureusement pour elle, ils ne font que mettre à jour la stratégie mensongère mise en place pour discréditer Gabriel. Ainsi, les tests effectués ne seraient pas concluants et ne pourraient prouver l’identité des animaux. Or une mention sur le document explique que les tests ne sont valables que dans le cas d’une filiation (mère ou père avec la fille par exemple). On comprend mieux les résultats puisque les animaux testés… sont des sœurs, comme n’a cessé de leur dire Gabriel. Une recherche du père aurait permis de lui donner raison (tous les taureaux utilisés en insémination artificielle sont enregistrés) mais la DDPP ne semble pas s’être donné la peine de rechercher cette information…

Le stratagème est clair : retourner la situation par tous les moyens pour mettre Gabriel en défaut. À plusieurs reprises, il lui est proposé de se rendre dans un bureau sans ses soutiens pour un entretien « privilégié » avec la directrice, qu’il s’empresse de refuser.

— Qui est agriculteur ici ? — TOUT LE MONDE ! Et vous qui est paysan chez vous ?

Face à ce mur administratif qui nous est opposé, chacun réagit à sa façon. Près de la porte, au corps à corps, les éclats de colère s’enchaînent « Vous voulez assassiner Gabriel ! », « Pas étonnant que les agriculteurs se suicident ! ». À l’arrière le ton se fait plus rigolard, on réagit à l’absurdité par des blagues « On bousera pas d’ici ! » « Si vous lâchez pas on reviendra faire du foin, c’est notre métier ! ». Malgré tout, c’est l’exaspération qui se lit sur tout les visages et les réponses sont unanimes quand fusent les provocations de la DDPP :
— Qui est agriculteur ici ?
— TOUT LE MONDE ! Et vous qui est paysan chez vous ?
Mine sinistre de la directrice…

Les chants fusent lorsqu’elle se fait insultante :
« Est-ce qu’il y a quelqu’un de sensé pour discuter ? Impossible d’avoir un débat dans ces conditions ! ».
Peu au fait de nos intentions réelles, la foule lui répond en scandant « Des cartes pas débat ! Des cartes pas débat ! ».

Pendant les 4 heures que dure ce dialogue de sourds, nous nous approprions l’immense salle de réunion style années 70 qui jouxte le hall. Des banderoles de soutien sont déployées sur la façade, les clopes à la fenêtre permettent de relâcher la colère et un modeste réseau de ravitaillement se met en place entre nous et la cinquantaine de personnes venues en soutien devant le bâtiment qui nous alimente en chocolat, jus de pommes et café par une nacelle improvisée.

Voyant qu’on ne lâchera rien, la directrice finit par déserter, remplacée quelques minutes après par la police scientifique qui monte dans les bureaux, appareil photo en main. Vu le peu d’enjeu à occuper un bâtiment vidé de ses fonctionnaires et loin de toute exposition, nous décidons de le quitter à notre tour en exigeant qu’il n’y ait pas de prises d’identité. L’occasion pour les policiers sur place de se distinguer par une petite phrase : « Ah ben tant mieux, ça nous aurait embêtés de vous taper dessus parce qu’en fait on est d’accord avec vous... »

Une fois dehors, hors de question de laisser retomber la pression : si l’administration décide de prendre en otage les vaches de Gabriel, et bien nous prendrons en otage les moutons de l’administration. Cap vers le parc où sont en train de pâturer les moutons de la ville d’Evreux. Quelques piquets arrachés et les 160 brebis se ruent à l’assaut des parkings et rues alentour, encadrées par nous du mieux que nous pouvons. Malgré les efforts conjugués des berger-e-s présent-e-s, la préfecture, objectif terminal de cette transhumance improvisée ne pourra pas être atteint et après une cavalcade d’une vingtaine de minutes semant la panique au milieu des voitures de la police, les brebis sont ramenées dans leur parc.

Non cette journée n’aura pas permis de récupérer les cartes des vaches de Gabriel, en revanche elle a permis de poser un vrai rapport de force avec l’administration. Après avoir harcelé pendant 7 ans un paysan isolé, elle se retrouve aujourd’hui en face d’un collectif d’éleveur-se-s déterminé-e-s à agir et à faire entendre sa voix. Au-delà du cas de Gabriel, c’est tout le système normatif, véritable outil de tri entre les fermes qui s’adaptent aux lois de l’agro-industrie et les autres, que nous attaquons.

Soyons lucides, ce ne sont pas une centaine de moutons cavalant dans les rues qui les feront plier. Mais même éphémère, ce bordel spontané a laissé entrevoir de quoi pourrait être capable une force paysanne acculée, organisée et déterminée.

Depuis cette action, Gabriel a reçu par téléphone une proposition de la DDTM (Direction Départementale des Territoires et de la Mer) lui proposant l’abattage de son troupeau en échange d’une indemnisation co-financée par la "profession agricole". Le comité de soutien de la ferme de la Sentelle a réagi à ces méthodes ainsi qu’au communiqué de presse mensonger publié dans le même temps par la préfecture.

Notes

[110 cartes roses et 13 cartes vertes. Usuellement on appelle carte rose le passeport de l’animal et carte verte l’attestation qui certifie que les animaux sont indemnes de certaines maladies.

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