Jaune soleil : récits d’une éclipse du capitalisme #2

Gilets jaunes de l’autre hémisphère.
Partie 2.

Première partie ICI
Deuxième week-end. « La fournaise, la fournaise… »

Les jours passent, et les blocages restent. « Ici, on a fait la queue pendant 3h mais il n’y avait plus d’essence au final », « sur ce rond-point, les gilets jaunes laissent passer les femmes enceintes et les médecins », « la station de telle rue est ouverte dans telle ville », « sur celui-ci ça passe toutes les 15 minutes », « sur celui-là ça ne passe pas du tout il faut prendre tel chemin pour couper et rejoindre la 4 voies », … Des messages qui se ressemblent passent à longueur de journée sur les antennes de radio qui reçoivent en direct les appels des auditeurs. Parfois, un appel détonne. Un message de soutien aux gilets jaunes, ou une menace à leur encontre. Une revendication, une proposition de stratégie.

On veut l’harmonie, c’est peut être une utopie, mais autant mettre la barre haut !

Toutes ces voix, ces témoignages, forment une mélodie entêtante qui se mêle à la note grave des hélicoptères qui tournent, sans cesse. Dans les villes, le bruit de fond, c’est le silence. Tout est au ralenti. La chaleur est devenue pesante depuis quelques semaines. C’est l’été. Sur les plages des lagons, on croirait que rien ne se passe autour. Mais en passant près des serviettes, les conversations suivent la même partition que partout ailleurs. Sur les barrages, la musique n’est pas la même. Dimanche, à Gillot, c’étaient les tubes du moment qui accompagnaient les pique-nique familiaux sur le bord de la route. Mercredi, à Sainte Marie, vendredi, aux Sables, samedi, au Port Est, c’était le Maloya ou le Séga. Partout, tout le temps, c’est la rencontre d’horizons différents qui convergent dans la lutte, dans l’espoir d’un avenir meilleur pour La Réunion, pour les Réunionnais. « On demande pas la lune, on demande de vivre normalement. » « On veut l’harmonie, c’est peut être une utopie, mais autant mettre la barre haut ! »

Après quelques jours dans le Sud, je suis remontée dans le Nord, en passant par l’Ouest pour passer la journée au Port samedi. Un appel au rassemblement de tous les gilets jaunes avait été lancé. Là-bas le blocage tient bon depuis le début du mouvement. Des dizaines de cargos ont été renvoyés vers Maurice. Les immenses conteneurs, les rangées de voitures neuves à perte de vue, dorment derrière les hautes barrières, gardées par les caméras de vidéosurveillance. On était des milliers sur ce rond-point. Petit à petit, d’abord, puis par vagues de motards et de cars, la marée jaune soleil a pris ses aises sur la petite colline, devant les portes du dépôt de marchandises.

Un pick-up avec une enceinte pour chanter l’hymne du mouvement et prendre la parole. Des feuilles de papier pour noter les revendications de tout le monde. Quelques tonnelles pour la pluie et le soleil. Des instruments de musique.

C’est eux le vrai problème ! Ces fameux monopoles, les grandes familles de propriétaires terriens, la Canne, la « diversification ».

Il y a des sujets de fond, qui ressortent très vite dès que l’on pose une question. Des noms, aussi. De personnes, et d’institutions. La justice, à deux vitesses. Le foncier. « on n’en parle jamais, c’est tabou parce que ça renvoie aux monopoles économiques sur l’île ! Pourtant c’est eux le vrai problème ! » Ces fameux monopoles, les grandes familles de propriétaires terriens, la Canne, la « diversification ». La SAFER, la Région, qui privent les grands parents de léguer un morceau de terre à leurs enfants car « on utilise les lois pour nous démunir, pour faire de l’argent, et les créoles se retrouvent sans rien parce qu’on ne connaît pas nos droits et que les lois ne prennent pas en compte les spécificités de l’île. Loi terrain vacant, loi terrain sans maître, ça ne veut rien dire ici ! » Des histoires d’expropriation aussi, nombreuses, où l’on invoque l’insalubrité des logements pour racheter des terrains en centre-ville à leurs propriétaires, et les rendre locataires à vie de bailleurs sociaux, les entasser en dehors des bourgs coquets où l’on voit maintenant plus de piscines que de toits de taule. « La Caisse des dépôts et des consignations, ce sont des voleurs ! » Des récits de mise sous tutelle et de dépouillement de personnes handicapées.

Le mot dictature revient. « Totalitarisme ». Le rejet du mépris, de la corruption des politiques, particulièrement fort à La Réunion. Chacun-e a une anecdote à raconter. Des emplois fictifs pour acheter des votes, des chèques de 100 euros et une plaque de taule, des services de voituriers qui vous emmènent voter, vous paient une bière et vous ramènent à la maison. Des élus condamnés plusieurs fois qui réussissent à revenir sur le devant de la scène. Thierry Robert, l’un d’entre eux, a le culot de se pointer flanqué d’un gilet jaune et de deux gardes du corps. Il faudra quelques dizaines de minutes pour que la réaction unanime de la foule se fasse entendre. L’ex-député qui ne paie pas ses impôts est reconduit à la sortie du rond-point sous les huées.

« On est enchaînés, mentalement. Plus avec des chaînes visuelles, mais des chaînes invisibles. » Mon coeur battait très fort quand il a prononcé cette phrase, à l’endroit où il y a moins de deux siècles, on annonçait avec 7 mois de retard l’abolition de l’esclavage. "Seul le statut a changé, le salariat s’est substitué aux coups de fouet."

Sur le pick-up, les prises de paroles se sont enchaînées. Le mouvement tente de s’organiser de manière horizontale. On refuse de désigner des leaders, des porte-parole. On refuse le préfet comme interlocuteur. La libération des dizaines de jeunes, dont beaucoup de mineurs, jugés ce même week-end, est demandée. « Les casseurs ne sont pas coupables, ce sont des victimes de la politique néfaste de Macron. C’est pas les victimes qu’on met derrière les barreaux, c’est les bourreaux ! » La foule entière approuve, applaudit. Plus tard dans le cortège, on prendra deux directions différentes. Toujours ce même vieux débat pacifisme/violence. Mais chacun respecte la direction de l’autre. Jour et nuit se relaient sur les blocages pour ne pas perdre les positions. Cet équilibre inédit pour moi tiendra-t-il face aux tentatives répétées des discours politiques et médiatiques pour diviser le mouvement ? Dans la foule qui marchait dans les rues du Port samedi, cette foule peu rompue à l’exercice de la manifestation, qui convergeait, pour de vrai, qui levait le poing à l’unisson pour chanter à chaque rond-point, j’ai en tout cas vu un peuple uni. Qui ne sera donc jamais vaincu, dit-on.

Dimanche soir, sur Réunion 1re, malgré les tentatives de la présentatrice de couper la parole aux gilets jaunes, l’annonce est faite que le mouvement se durcira avant l’arrivée de la ministre. Et qu’une discussion ne sera acceptée par le peuple Réunionnais que si celle-ci se passe en direct, retransmise, sans censure, à la radio, à la télévision, et sur les réseaux sociaux. Lundi matin, tout a repris de plus belle. "Nou tyinbo nou largue pa".

Nous savons que toute libération faite pour nous, le plus souvent sans nous, ne peut être que contre nous.

Au-delà de ce mouvement, spectaculaire et impossible à raconter dans son ensemble avec fidélité puisqu’il est vivant, mouvant, qu’il ne ressemble à rien de connu jusqu’alors, il y a la suite. La Coordination Gilets jaunes responsables, et d’autres, récoltent les revendications partout sur l’île pour les présenter à la ministre lorsque celle-ci daignera arriver sur l’île. « Nous, nos revendications, c’est ça. Qu’est-ce que vous nous proposez ? Vous avez été élus pour ça, vous êtes payés pour ça ! »
Et d’autres voix s’élèvent : « nous on ne veut pas faire de liste à la papa noël là. C’est pas juste de l’argent qu’on veut, pas juste 5 revendications, on veut que la société elle change en profondeur ! » Un point sur lequel tout le monde s’accorde, semble-t-il : l’espoir que la réponse ministérielle ne méprise pas le soulèvement au point de n’y proposer en réponse qu’un gel de la hausse des carburants. Que l’imbécile ne se limite pas à regarder le doigt, pour une fois.

Mais encore. On réalise que le confort n’est pas acquis. Le quotidien change. On prend le vélo. Cette dame arrête de manger du poulet après avoir vu les images à la télé de tous ces animaux en train de mourir entassés dans des batteries parce que le grain est coincé au Port. Des marchés impromptus organisés sur les rond-point qui questionnent les réseaux de distribution, à ces parts de gâteau maïs ou patate et gobelets de café partagés sur les blocages, en passant par le groupe facebook Tienbo 974, qui compte en quelques jours des milliers de membres qui s’entraident (covoiturages, recettes de cuisine sans œufs, prêts de matériel, de plaques de cuisson, de temps pour aller distribuer des repas aux personnes âgées isolées ,…) pour s’adapter à la situation de l’île, quelque chose d’autre se passe. Quelque chose de si puissant qu’on n’ose se dire que c’est réel parce qu’on a peur que l’idée explose comme une bulle de savon si on la prend entre nos mains. Alors pour ne pas la formuler moi-même, je citerais Eric Alendroit, de Nyabou Mouvman politik, en vous conseillant avec vigueur de lire l’article complet.

Nous savons que revendiquer nous maintient dans la relation de dépendance. Nous savons que la seule moralité ne pèse pas grand-chose devant l’appétit et la cupidité des prédateurs. Nous savons que toute libération faite pour nous, le plus souvent sans nous, ne peut être que contre nous. Ne serait-ce contre notre droit à penser, choisir, dire, agir, imaginer, rêver et concrétiser selon notre culture. (…) Ni Revendication, Ni Révolution. FAIRE notre transformation sur de nouvelles bases qui s’appuient sur notre passé pour lui donner un avenir où le pouvoir est partagé, la terre respectée, la solidarité active et notre responsabilité engagée pour les générations futures. La Réunion est un pays neuf qui s’ignore, mais cette mobilisation est une énergie qui va durablement participer au réveil des consciences et aux envies de piloter nos vies.

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