Le mouvement « me too » et la chasse aux sorcières

Alors que plusieurs personnalités du cinéma dénoncent dans le mouvement « me too » une « chasse aux sorcières » – Michael Haneke ou Liam Neeson pour ne citer qu’eux –, il a semblé opportun de clarifier ce qu’était la chasse aux sorcières et son rapport au mouvement « me too ».

Sorcières au Sabbat, Salvator Rosa, XVIIe siècle

Ainsi, Starhawk, écrivaine et militante écoféministe et néopaïenne américaine, qui revendique être sorcière, en fait un historique dans son ouvrage Femmes, Magie et Politique, paru en 1982. En voici des extraits choisis :

« N’importe qui – spécialement les femmes – pouvait être accusé de pratiques sorcières. La sorcellerie était définie comme un crime spécial auquel les lois ordinaires d’enquête ne s’appliquaient pas. Jean Bodin, penseur français et chasseur de sorcières renommé, conseillait d’utiliser les enfants comme témoins, car on pouvait plus facilement les persuader de donner des preuves contre les accusées.

Les tortures duraient parfois des jours et des nuits. Le terme même de torture était totalement banni en Angleterre, puisque la privation de nourriture et de sommeil et le viol collectif n’étaient pas considérés comme tels. En pratique, les accusations de sorcellerie étaient surtout dirigées contre des femmes des couches inférieures de la société. Étaient particulièrement visées les veuves, les célibataires, et celles qui n’étaient pas protégées par un homme. La chasse aux sorcières était donc dirigée contre les femmes en tant que sexe et contre la classe paysanne laborieuse.

Durant le 16ème et le 17ème siècle, la société occidentale fut soumise à des changements très importants. Les chasses aux sorcières étaient l’expression conjuguée d’un affaiblissement des contraintes traditionnelles et d’un accroissement de nouvelles pressions. La persécution des sorcières était liée à trois processus enchevêtrés : l’expropriation de la terre et des ressources naturelles, l’expropriation du savoir, et la guerre contre la conscience de l’immanence, inhérente aux femmes, à la sexualité et à la magie.

Au 17e siècle, on clôture les territoires et on substitue à un droit d’usage un droit de propriété, créant une nouvelle dissociation de classes. La mise en clôtures fut spécialement désastreuse pour ceux qui vivaient en marge de la société. Ainsi, ayant perdu la source d’une vie indépendante, les plus démunis sont devenus complètement tributaires des salaires. Une famille qui détenait et travaillait une petite pièce de terre pouvait produire presque toute sa nourriture, travail en général assuré par les femmes, et l’argent gagné par les salaires procurait en plus le liquide nécessaire. Quand une famille perdait ses terres, elle devenait dépendante de maigres salaires, du bon vouloir des employeurs et des variations de l’économie. Les conséquences étaient donc plus dévastatrices pour les femmes. Quand une famille avait trop peu de nourriture pour s’en sortir, l’homme partait travailler dans une ferme voisine où au moins il était nourri. « La femme qui devait nourrir un bébé et en prendre soin ne pouvait pas s’en aller chaque jour travailler et devait partager la nourriture des enfants. Par conséquent, elle commença rapidement à se priver de nourriture. » Les femmes enceintes des classes les plus pauvres étaient spécialement indésirables, car elles allaient bientôt donner naissance à de nouvelles bouches à nourrir pour la paroisse.

Le fait qu’une femme doive accoucher bientôt, au lieu de susciter un esprit de chevalerie chez les paroissiens, leur semblait la meilleure raison de l’expulser de chez elle et de la conduire hors du village, même quand une haie était son seul refuge. [1]

La clôture des champs a détruit le village paysan comme unité économique. Le pouvoir sur les décisions importantes qui affectaient le bien-être de la communauté tout entière n’était plus dévolu au village ou à ses représentants. Au contraire, il devint fragmenté et privatisé, approprié par les propriétaires fonciers en même temps que la terre. Dans beaucoup d’endroits, les paysans résistèrent. Il y eut des émeutes contre les clôtures dans maintes régions d’Angleterre.

La persécution des sorcières sapa l’unité de la communauté paysanne et contribua à sa fragmentation. Dans un tel climat, toute querelle locale pouvait connaître une escalade jusqu’à l’assaut mortel. D’autant que les paysans commençaient à vivre dans la peur les uns des autres. Toute vieille femme qui devenait folle et qui grommelait sous cape pouvait être une sorcière proférant une malédiction. Et n’importe quelle voisine, dès qu’elle était accusée et arrêtée, pouvait donner sous la torture les noms de ses meilleures amies et de ses parents. Les persécutions encourageaient la paranoïa et la démultipliaient.

Les sorcières étaient également des boucs émissaires parfaits, canalisant la colère et la rage des classes les plus pauvres vers d’autres membres de la même classe. Pour les hommes, elles furent une cible facile, favorisant leur hostilité à l’égard des femmes. Ainsi, si un enfant mourait, n’importe qui pouvait se sentir du pouvoir en accusant une sorcière et en la voyant pendue, au lieu d’admettre sa propre impuissance.

Les coutumes étaient l’expression – par leurs actions, chants, costumes et cérémonies – de l’unité organique de la communauté humaine et du fait que le paysan faisait un avec la terre et avec ses dons. Leur destruction mettait en pièces la fabrique inconsciente de la vie paysanne. Les anciens qui se rappelaient le sens profond des festivités et des coutumes n’osèrent plus partager leur connaissance. Les rituels qui avaient uni les villageois étaient détruits en même temps que le lien communal. Ainsi, au même moment où les paysans furent arrachés à la terre, les cérémonies célébrant ce lien ancestral furent proclamées démoniaques et sataniques.

Les clôtures furent également dévastatrices pour l’art sorcier. Les lieux sacrés et les terres de la Vieille Religion étaient les friches et les forêts, lesquelles furent entourées de barrières, abattues, ou détruites. La perte des droits communaux frappa durement nombre de sorcières, qui appartenaient pour la plupart à la classe des pauvres marginaux.

Selon les traditions orales, beaucoup de sorcières, de même que les survivants de peuples préceltiques appelés Fées, ont quitté la Grande-Bretagne à cette époque. Les légendes diffèrent sur leur destination, pour certaines c’était le Portugal, pour d’autres l’Europe de l’Est, pour d’autres encore le Nouveau Monde. Bien que l’art sorcier ait survécu dans des poches isolées et se soit perpétué dans les traditions familiales, la force sociale des coutumes et rituels anciens de même que le lien avec la terre considérée comme un être vivant ont été détruits.

L’Église catholique avait servi pendant des siècles de modèle de corps qui dispensait des grâces garanties. Les sorcières et les hérétiques étaient accusés de propager ou de recevoir des grâces d’une origine non répertoriée, auxquelles manquait le sceau de garantie officiel, en bref de transmettre un savoir non reconnu. Les pouvoirs des sorcières, qu’ils soient utilisés pour faire du mal ou pour soigner, étaient taxés de démoniaques parce qu’ils émanaient d’une source non instituée. Dans une vision dualiste du monde où le Christ subsumait tout le bien, toute source de connaissance et de grâce différente ne pouvait relever que de son opposé – du démon Satan.

Les femmes ont été exclues à cette époque des institutions d’éducation formelle. Elles n’avaient aucune chance d’obtenir des diplômes ou des licences. L’importance croissante de l’éducation institutionnalisée entraînait une plus grande exclusion des femmes des champs dans lesquels elles avaient travaillé auparavant.

Les médecins étaient au premier rang des professions montantes, soucieuses de consolider leur pouvoir. Le soin était un domaine dans lequel les femmes avaient toujours joué un rôle vital. En tant que mères, elles s’occupaient de leur famille. Les femmes nobles prenaient soin de leurs dépendants et soignaient les blessés après les batailles. A l’époque médiévale, des femmes pratiquaient en tant que médecins et pharmaciens. Dans les classes plus pauvres, la femme avisée du village, la sorcière, qui conservait le savoir traditionnel des herbes et de la médecine naturelle, était souvent la seule source disponible de soins médicaux.

Le fait de conférer des licences part de la prémisse qu’elles protègent les consommateurs des services de praticiens incompétents, charlatans ou sans éthique. En réalité, cela protège de la compétition ceux qui sont accrédités, en les autorisant à limiter leur nombre et à augmenter les tarifs.

Un des buts recherchés, en gardant un nombre de médecins aussi faible, était de faire monter les honoraires. Pour autant que les moins aisés aient eu un quelconque traitement médical, ils le recevaient de chirurgiens, d’apothicaires et d’une kyrielle de praticiens indépendants sans dénomination précise, les uns chimistes, les autres herboristes, certains expérimentés ou sorcières blanches, et certains charlatans. Les attaques du Collège étaient d’abord dirigées contre ces praticiennes non licenciées qui n’étaient pas des charlatans mais avaient un certain savoir médical, spécialement si elles fournissaient leurs services aux pauvres gratuitement.

Les sorcières et les critiques radicaux de la profession médicale, lesquels tiraient souvent leur savoir de celui des sorcières, préféraient la médecine préventive, la propreté, l’usage des herbes, les traitements doux et naturels, et la reconstitution de la force du patient. Beaucoup de ce qu’on appelle les remèdes de bonnes femmes sont encore utilisés aujourd’hui – aussi bien par ceux qui en reviennent à une vision plus globale du soin et redécouvrent la valeur des herbes et des médecines naturelles que par ceux qui utilisent ces remèdes comme bases de médicaments.

Les femmes sages ou sorcières étaient aussi accoucheuses. Quand la profession médicale commença à expulser les guérisseuses non licenciées, les docteurs mâles commencèrent à s’accaparer un domaine jusque-là réservé aux femmes :

Ce n’est qu’au 17ème siècle qu’entre en scène l’accoucheur, et il apparaît au moment où la profession médicale mâle commence à contrôler la pratique du soin, et refuse le statut de ‘professionnel’ aux femmes et à ceux qui avaient travaillé pendant des siècles parmi les pauvres. Cet accoucheur apparaît d’abord à la Cour et s’occupe des femmes de la classe supérieure ; rapidement il se met à affirmer l’infériorité de la sage-femme et à rendre son nom synonyme de saleté, d’ignorance et de superstition. [2]

Les persécutions de sorcières ont été utilisées pour détruire les guérisseuses et les sages-femmes non licenciées. Elles ont été une attaque directe contre celles qui offraient des soins non autorisés. Les médecins y contribuaient souvent en mettant en accusation l’art sorcier ou en suggérant que la sorcellerie était opérationnelle dans un cas difficile. Les docteurs étaient consultés comme experts par les chasseurs de sorcières, de la même manière que les psychiatres sont consultés comme experts pénaux aujourd’hui.

Dans les chasses aux sorcières, l’Église légitimait explicitement le professionnalisme des médecins, et dénonçait l’art de guérir non professionnel comme l’équivalent d’une hérésie : ‘Si une femme ose soigner sans avoir étudié, elle est une sorcière et elle doit mourir.’ » « Les chasses aux sorcières n’éliminèrent pas la guérisseuse du milieu populaire, mais elles la désignèrent pour toujours comme superstitieuse et potentiellement malveillante. [3]

Ce faisant, les persécutions fragmentèrent encore plus les liens communaux des cultures paysannes et affaiblirent le pouvoir des femmes de résister à la domination masculine. Les persécutions de sorcières furent, surtout, des attaques contre les femmes. La propagande qui justifiait les chasseurs de sorcières insistait sur l’infériorité des femmes et définissait leur nature comme intrinsèquement diabolique. »

La sorcellerie à travers les âges de Benjamin Christensen, 1922

Si on décide alors de lire aujourd’hui un renouveau de la chasse aux sorcières, c’est donc en parfait contresens avec l’emploi qui en est fait par les médias : ce que le mouvement « me too » a eu le mérite de révéler, c’est bien que les normes établies par les hommes dans le contrat social excluent un certain type de femmes et justifient leur harcèlement.

La société a encore du mal avec celles qui existent par elles-mêmes et pour elles-mêmes. Et les vieilles femmes en restent l’archétype : elles ne sont plus considérées comme jolies à regarder pour les yeux masculins, elles ne peuvent plus porter d’enfants, et souvent ne peuvent plus travailler. Elles représentent en quelque sorte la femme “inutile”. De même, la célibataire ou la femme sans enfant existent en dehors du regard des hommes et des services qu’elles peuvent leur rendre. [4]

D’ailleurs, la chasse aux sorcières se matérialise au plus fort par le biais des réseaux sociaux, instrument de torture de notre époque :

Au XVIe siècle, les femmes qui dénonçaient des violences sexuelles étaient souvent accusées de sorcellerie par les agresseurs. Encore aujourd’hui, on voit bien que les dénonciatrices sont toujours des sorcières. […] Les femmes qui dénoncent risquent d’être traînées dans la boue. [5]

Anna Göldin, dernière sorcière d’Europe, 1734-1782

Et juste en illustration, un extrait de l’ouvrage Des femmes et de leur éducation de Pierre Choderlos de Laclos, qui date de 1783 :

Chapitre X
Des premiers effets de la société

L’oppression et le mépris furent donc, et durent être généralement, le partage des femmes dans les sociétés naissantes ; cet état dura dans toutte sa force jusqu’à ce que l’expérience d’une longue suitte de siècles leur eût appris à substituer l’adresse à la force. Elles sentirent enfin que, puisqu’elles étoient plus faibles, leur unique ressource étoit de séduire ; elles connurent que si elles étoient dépendantes de ces hommes par la force, ils pouvoient le devenir à elle par le plaisir. Plus malheureuses que les hommes, elles durent penser et réfléchir plutôt qu’eux ; elles sçurent les premières que le plaisir restoit toujours au-dessous de l’idée qu’on s’en formoit, et que l’imagination alloit plus loin que la nature. Ces premières vérités connües, elles apprirent d’abord à voiler leurs appas pour éveiller la curiosité ; elles pratiquèrent l’art pénible de refuser, lors même qu’elles désiroient de consentir ; de ce moment elles sçurent allumer l’imagination des hommes, elles sçurent à leur gré faire naître et diriger les désirs : ainsi naquirent la beauté et l’amour ; alors le sort des femmes s’adoucit, non qu’elles soient parvenües à s’affranchir entièrement de l’état d’oppression où les condamna leur faiblesse ; mais, dans l’état de guerre perpétuelle qui subsiste entre elles et les hommes, on les a vûes, à l’aide des caresses qu’elles ont sçu se créer, combattre sans cesse, vaincre quelquefois et souvent, plus adroites, tirer avantage des forces même dirigées contre elles ; quelquefois aussi les hommes ont tourné contre elles-mêmes ces armes, qu’elles avoient forgées pour les combattre, et leur esclavage en est devenu plus dur. De la beauté et de l’amour naquit la jalousie ; ces trois illusions ont totalement changé l’état respectif des hommes et des femmes, elles sont devenües la baze et le garant de tout contrat passé entre eux ; variées à l’infini dans leurs formes, elles ne le sont pas moins dans leurs effets ; elles sont enfin aujourd’huy l’unique source de nos passions ; mais avant de considérer les effets, il convient d’examiner, de connoître les causes. 

Généalogie d’une sorcière de Benjamin Lacombe et Sébastien Pérez

Et pour continuer à en discuter : n’hésitez pas à venir à la discussion autour du journal Tout ! qui aura lieu le vendredi 30 novembre à 18h30 à La Conjuration des Fourneaux.

Notes

[1Alice Clark, Working Life of Women on the Seventeenth Century, 1919

[2Adrienne Rich, Of Woman Born : Motherhood as Experience and Institution, 1976.

[3Barbara Ehrenreich and Deirdre English, op. cit.

[4Interview de Mona Chollet, auteure du livre Sorcières – La puissance invaincue des femmes, dans Les Inrockuptibles du 10 octobre 2018

[5Interview de Mona Chollet, auteure du livre Sorcières – La puissance invaincue des femmes, dans Les Inrockuptibles du 10 octobre 2018

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