De l’avortement en temps de confinement

Nous avons un pouvoir énorme, celui de porter et de faire les enfants. Posséder un pouvoir, c’est l’exercer quand on veut et, bien entendu, ne pas en user si l’on veut. Nous ne possédons donc pas notre pouvoir ; les hommes et la société qu’ils ont faite se le sont approprié, d’une part en nous forçant à procréer, d’autre part en nous persuadant que nous le voulions. C’est ce qu’ils ont appelé « l’instinct maternel ».
Les Chimères, Maternité esclave, Union générale d’éditions, 1975

Dès le premier jour de confinement, les appels aux centre d’écoute du Planning familial ont triplé. Leur job : orienter au jour le jour celles qui auraient besoin d’aide, les informer sur les structures ouvertes, mener des entretiens par téléphone. Parce que oui, c’est ça aussi les conséquences des mesures de confinement contre le Covid-19 : des besoins médicaux vitaux et urgents qui ne peuvent plus être assurés totalement.
Comment se confier, demander de l’aide, ou pouvoir avorter anonymement quand on est confinée avec un partenaire violent ou, quand on est mineure, avec des parents qui ne savent pas (et ne doivent pas savoir) que vous êtes enceinte ?
Par ailleurs, il y a habituellement 4000 à 5000 femmes par an qui se trouvent être hors du délai d’IVG en France, et doivent avorter à l’étranger. Des Françaises qui partent en Hollande et en Espagne doivent s’y rendre par leurs propres moyens, les Ouibus ne circulent plus, et les Thalys sont rares, mais ce n’est pas facile de passer la frontière : beaucoup sont refoulées par la police qui estime injustifiée leur attestation pour raison médicale. D’autant plus que toutes ne désirent pas évoquer leur IVG.
Le syndicat des gynécologues a donc préconisé le recours à la pilule abortive pour libérer les blocs opératoires : mais c’est une méthode qui ne peut convenir à toutes les situations.

Petite histoire de l’accès à l’IVG

Avant la légalisation de l’avortement, environ 300000 femmes avortaient chaque année et un millier en mouraient. Celles qui en avaient les moyens se rendaient en Angleterre ou aux Pays-Bas, où l’avortement était autorisé. D’autres allaient voir des « faiseuses d’anges », qui les aidaient à avorter clandestinement moyennant paiement. D’autres encore avortaient seules. Beaucoup, parmi celles qui se retrouvaient hospitalisées à cause des suites d’un avortement, subissaient les remarques moralisatrices ou étaient maltraitées par le personnel soignant.
(...)
Pendant la même période, en France, des groupes utilisaient la « méthode Karman », ou méthode par aspiration, pour réaliser des avortements artisanalement et sans danger. (…) Elle consiste en la pose d’une canule (tige de plastique) souple dans l’utérus, puis en une aspiration par un système de pompe de vélo inversée. Relativement simple à reproduire, sûre car comportant peu de risque de perforation de l’utérus, elle ne nécessitait pas d’hospitalisation et pouvait être effectuée dès les premières semaines de grossesse, ce qui a permis à des groupes de défense du droit à l’avortement de l’adopter sans grand danger. Pour pallier l’absence d’anesthésie, les militantes pratiquaient une « anesthésie orale » consistant en un dialogue constant et en un soutien psychologique avant, pendant et après la procédure. Des militant.es du MLAC étaient formé.es par des médecins à cette méthode, et l’ont utilisée et transmise comme une voie de résistance, faisant avancer la lutte pour l’avortement par la pratique. Les médecins qui accompagnaient ces pratiques prenaient le risque d’être radié.es de l’Ordre et condamné.es par la justice.
La pression des militant.es et le soutien des médecins, qui assumaient publiquement pratiquer l’avortement dans un autre manifeste, ont permis à Simone Veil, alors ministre de la Santé, de faire adopter la loi pour la légalisation de l’interruption volontaire de grossesse (IVG) en 1975, non sans concessions, dont la clause de conscience et le délai de réflexion.

Notre corps, nous-mêmes, ouvrage collectif, d’abord écrit par des américaines, en 1975 puis adapté par des françaises en 1977 et adapté pour une nouvelle édition chez Hors d’atteinte, paru en 2020.

L’IVG aujourd’hui en France

Toute femme, majeure ou mineure, peut faire une demande d’IVG jusqu’à la fin de la douxième semaine de grossesse, soit quatorze semaines après le premier jour des dernières règles.
Mais l’ouvrage collectif Notre corps, nous-mêmes déjà cité plus haut nous rappelle :
« En souhaitant avorter, nous nous retrouvons confrontées à de nombreux obstacles, notamment du fait de la diminution du nombre de centres pratiquant des IVG – en dix ans, près de la moitié des établissements privés et 5% des établissements publics pratiquant des IVG ont fermé.
D’autre part, l’IVG reste aujourd’hui le seul acte médical soumis à une double clause de conscience. En effet, tout.e professionnel.le de santé peut refuser tout acte médical autorisé par la loi, sauf en cas d’urgence, et doit alors adresser le ou la patient.e à un autre service à même de pratiquer l’acte. L’IVG, elle, est soumise à une clause de conscience supplémentaire et spécifique, que les praticien.nes peuvent invoquer pour refuser de la réaliser. »
Il existe un délit d’entrave qui consiste pour un.e praticien.ne à empêcher une personne d’exercer son droit à l’IVG en lui opposant des obstacles matériels, en la faisant culpabiliser, en lui faisant réaliser des examens non nécessaires qui prennent du temps et font dépasser le délai légal.
Le délai (arbitraire) pratiqué en France de 12 semaines est infantilisant et pénalise celles qui se rendent compte tardivement de leur grossesse. Alors, comme avant la dépénalisation de l’IVG, des femmes qui ont dépassé les délais légaux pour avorter en France se rendent en Espagne (où elle est légale jusqu’à 14 semaines de grossesse), aux Pays-Bas (22 semaines) ou en Angleterre (24 semaines). Ces voyages ont un coût financier important ; on peut s’adresser au Planning familial pour en savoir plus.

Une tentative de faire évoluer la loi pendant le confinement

Pour anticiper les risques d’impossibilité d’assurer les IVG dans les délais légaux, Laurence Rossignol, sénatrice de l’Oise, a déposé le 19 mars dernier un amendement visant à rallonger les délais légaux pour pratiquer une IVG dans le cadre du projet de loi Urgence Covid-19. Jusqu’à la 14e semaine de grossesse (contre 12 aujourd’hui en France). 
« À la demande de plusieurs professionnels de santé, par anticipation des risques d’impossibilité d’assurer les IVG dans les délais légaux, cet amendement vise à permettre au Gouvernement d’allonger de deux semaines les délais légaux et de supprimer l’exigence d’une deuxième consultation pour les mineures », précisait l’amendement. Refusé. Par le ministre de la Santé Olivier Véran et la ministre du Travail, Muriel Pénicaud.
Heureusement, certains médecins se mettent alors volontairement hors-la-loi. Pour les mineures qu’ils sont censés revoir deux jours après l’intervention, ils considèrent que si elles voient la conseillère conjugale, la gynéco, et que leur choix semble sûr, ils ne les font pas revenir. De même, certain.es praticien.nes reconnaissent qu’ielles vont intervenir au-delà des douze semaines, mais de manière complètement illégale.

Aux Etats-Unis, un recul déjà activé

On peut noter qu’aux États-Unis, au motif de la lutte contre le Covid-19, trois états (Ohio, Texas, Mississippi) ordonnent de suspendre tous les avortements.
Les dirigeants des différents états estiment que l’IVG fait partie « des interventions qui ne sont pas immédiatement nécessaires sur un plan médical. » Pour faire valoir ce choix, ils se servent notamment des directives fédérales demandant de libérer des équipements de protection individuelle (masques, gants), des lits, ventilateurs et du personnel soignant. 
Au Texas, les médecins qui iraient à l’encontre de cette décision risqueraient jusqu’à 180 jours de prison ou 1 000 dollars d’amende. Dave Yost, le procureur général de l’Ohio, a quant à lui envoyé des lettres à plusieurs cliniques d’avortement de l’État, les accusant d’avoir enfreint les directives. « Si vous ou votre établissement n’arrêtez pas immédiatement de pratiquer des avortements chirurgicaux non essentiels ou électifs conformément à l’ordonnance [du directeur de la santé], le ministère de la Santé prendra toutes les mesures appropriées », menace-t-il dans ses courriers. 
Malgré cet ordre, des cliniques ont refusé de fermer leurs portes. 
« L’avortement est une composante essentielle des soins de santé complets », ont déclaré conjointement l’American College of Obstetricians and Gynecologists et l’American Board of Obstetrics & Gynecology dans un communiqué. Il s’agit également d’un service sensible au facteur temps pour lequel un retard de plusieurs semaines, voire de plusieurs jours, peut augmenter les risques ou le rendre complètement inaccessible. Les conséquences de l’impossibilité d’obtenir un avortement affectent profondément la vie, la santé et le bien-être d’une personne. »
On peut rappeler que l’an dernier, les législateurs de l’Ohio ont présenté un projet de loi qui permettrait de reconnaître un nouveau crime : le "meurtre d’avortement". Le projet de loi aurait également recommandé aux médecins d’essayer de réimplanter des grossesses extra-utérines dans les utérus des patientes. (WTF !)

Informations pratiques :

Le planning familial de Rouen situé au 41 rue d’Elbeuf est fermé pendant le confinement (quand certains, comme à Rennes, restent ouverts) mais assure des permanences téléphoniques du lundi au jeudi de 9h à 12h et de 14h à 17h, le vendredi de 9h à 12h au 02 35 73 28 23.
Par ailleurs, vous pouvez contacter le numéro vert du gouvernement (IVG.gouv.fr) : 0800 08 11 11, du lundi au samedi de 9h à 20h.

Explications pour l’illustration en tête de l’article :
Echantillon d’une fresque des artistes espagnol.es Carles Garcia O’Dowd et Tonina Matamalas, le Projecte Uter, né dans le sillage des mobilisations intenses provoquées en Espagne, en 2014, par la volonté gouvernementale d’interdire l’interruption volontaire de grossesse. Chaque élément de la fresque est expliqué en détail sur le site Projecte Uter, sur lequel vous pouvez trouver la version imprimable de la fresque et des explications en plusieurs langues.
L’échantillon ici montre notamment une Mante Religieuse qui se défend farouchement contre des câbles tentaculaires et une pelleteuse sortie du temple hétéro-patriarcal-capitaliste qui veut l’effacer de la surface de la Terre. A cette période (qui suit le Moyen-Age et commence à poser les bases du capitalisme) de privatisation des terres répondent d’importants mouvements de résistance à la dépossession. Aux pieds de la Mante Religieuse poussent des plantes abortives qui ont été utilisées au cours de l’histoire humaine.
Les tristes lendemains de la privatisation furent la relocalisation des populations dans les villes et la relégation des femmes au foyer et aux fonctions reproductives, en remplacement des terres perdues : les fruits de leurs entrailles serviraient désormais de main d’œuvre au sein du nouveau cycle d’accumulation. Celles qui ne se conformèrent pas à ce nouveau rôle furent taxées de « sorcières », persécutées, brûlées et utilisées pour instiller la peur.

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