Sur la notion de « catastrophe industrielle »

« La société moderne est devenue une société du risque, dans le sens où elle s’emploie toujours plus à débattre des risques qu’elle a elle-même engendrés, à les prévenir et à y faire face. »

Ulrich Beck, La société du risque, 1986

En 1986, la même année que Tchernobyl, Ulrich Beck, sociologue allemand, publie La société du risque, ouvrage qui va avoir un impact important sur le mouvement écologiste allemand et un retentissement mondial. Il ne sera traduit en français qu’en 2001.
Ce qu’il démontre alors, c’est que l’histoire de la société industrielle coïncide avec l’apparition d’un système de règles visant à parer aux dangers engendrés par son activité même.

La modernité, qui crée de l’incertitude dans tous les aspects de l’existence, trouve son antidote dans un contrat social contre les risques et dommages d’origine industrielle, élaboré à partir de contrats d’assurance publics et privés. Le résultat : une confiance nouvelle, ou renouvelée, envers l’entreprise et envers l’état.

« Un incendie s’est déclaré le 26 septembre 2019 aux alentours de 2h40 au sein de l’entreprise Lubrizol, quai de France à Rouen. Cette entreprise est classée SEVESO [1] seuil haut. Elle produit, notamment des additifs pour l’huile. »
Voilà ce qu’on peut lire sur la page officielle de la Seine-Maritime.

Il ne fallait pas longtemps pour comprendre, ce matin-là, qu’un nuage noir chargé de poussière, de suie et de chimie se baladait au-dessus de nos têtes. Il suffisait de regarder par la fenêtre, de lever la tête en voiture, d’observer, perché sur les hauteurs de Rouen.
Et puis on comprend aussi vite qu’il ne s’agit pas juste d’une petite fuite, les routes commencent à être bloquées à l’intérieur de la ville, puis autour.
L’Etat ferme une grande partie du réseau routier, la gare... Il faut contenir la catastrophe. Tant pis pour ceux qui sont restés.

Comme pour l’usine AZF en 2001, le nuage, bien que personne ne sache exactement ce qu’il y a dedans, n’est évidemment pas dangereux. Il est néanmoins préférable de se confiner, linge humide sur les ouvertures, et d’attendre un message des autorités, attendre que l’incendie soit maîtrisé.
La colère des habitants s’est tout de suite dirigée contre l’Etat, ceux qui gouvernent, gèrent, ceux qui sont les seuls à pouvoir prendre des décisions effectives. Alors, ça nous a donné envie de revenir sur les origines de la législation sur les établissements industriels.

On occulte le processus qui a mené à ça : la dévotion au progrès scientifique, la techno-industrialisation, la production/profit...

Une étude publiée sur le site du Cairn revient sur le lien entre législation et catastrophe : elle interroge la fabrication du droit après la survenue d’un accident, en mesurant si l’exceptionnel peut engendrer ou non la norme. Autrement dit, est-ce que la loi s’est adaptée à chaque catastrophe ou a-t-elle pensé la sécurité en amont ? Il semblerait qu’il ne s’agisse que d’une législation réactive, qui sert surtout à rassurer, à dire que la même chose ne pourra pas se reproduire.
L’exemple qui sert de point de départ à cette étude est le suivant : le 31 août 1794, à Paris, l’explosion de la poudrerie de Grenelle fait plus d’un millier de morts et de blessés ; le 15 octobre 1810 est édicté le décret sur les établissements industriels insalubres et dangereux. De cet événement vont être tirées une série de conclusions relevant de la construction d’un mythe mais aussi d’éléments d’analyse véritables. Puisque désormais on admet que des sites dangereux peuvent être construits en centre-ville, il va falloir se doter d’une législation qui permet à la population d’être rassurée. Mais cette législation ne peut pas couvrir chaque scénario possible, et surtout, la réaction post-catastrophe industrielle va permettre chaque fois de redonner une légitimité à l’autorité étatique. Rapidement, dans cette étude, on en vient au processus qui a lié l’explosion de l’usine AZF en 2001 et la législation sur les risques industriels de 2003. Le collectif d’habitants de Toulouse qui s’est organisé pour la fermeture du site et l’aide aux victimes de l’explosion et de ses suites, s’est appelée « Plus jamais ça ». C’est à à cette injonction que les autorités ont dû faire semblant de répondre.
Ce que l’étude conclue, c’est que même si le lien de cause à effet (entre la catastrophe et la législation) n’est pas si immédiat, l’histoire de Grenelle « révèle une époque qui voit se connecter la science, la politique et l’industrie dans une même culture du risque. » Ou comment la toute-puissance du « progrès » amène à admettre que le risque est le revers de la médaille.
La différence avec les « catastrophes naturelles », c’est que dans le cas des risques industriels, la question de la responsabilité sociale se pose : ils sont le fait d’individus ou d’entreprises.
Dans une interview menée par la revue Z, en 2015, un membre du collectif « Plus jamais ça » revenait d’ailleurs sur ce terme de « catastrophe industrielle » :

Il y a aussi ce mot « catastrophe » que tout le monde a repris en choeur – comme si c’était un événement venu de nulle part, une fatalité. On occulte le processus qui a mené à ça : la dévotion au progrès scientifique, la techno-industrialisation, la production/profit...

Revue Z, n°9, 2015/2016 Toulouse – Une journée particulière, sur l’explosion de l’usine AZF.

 

Aujourd’hui, quinze jours après l’explosion de Lubrizol, après le nuage de fumée noire, on essaie surtout d’imaginer ce que ça veut dire pour nos enfants de grandir dans un air si chargé de nocivité, quelles conséquences réelles il y aura pour leur vie future.
L’anxiété générée par cet empoisonnement invisible ne semble pas faire partie des dommages collatéraux à traiter. On sait pourtant que suite à l’explosion d’AZF, outre la multiplication des maladies physiologiques, il y a eu sur Toulouse une croissance soudaine des dépressions, de la consommation de psychotropes.

Jean-Pierre Levaray dans son journal Après la catastrophe relate quant à lui un épisode d’avril 2002, soit presque sept mois après l’explosion :

Toulouse, le 11 avril 2002, aux alentours de 10h30 : une sirène retentit, sinistre. Dans la ville, c’est la panique. Il y a six mois, elle n’avait pas eu le temps de fonctionner, mais quand vous avez vécu la catastrophe, ce n’est plus possible de prendre la chose avec sérénité. La moindre alerte, le moindre bruit suspect, ce peut-être quelque chose de grave. Lorsque la sirène retentit, c’est signal de danger, de nouvelle catastrophe. Le standard des pompiers est sur le point d’exploser.
C’est un salarié d’AZF qui l’a déclenchée, lorsque a été rendue publique l’annonce de l’arrêt définitif de l’usine. Telle une deuxième catastrophe pour les salariés.

Putain d’usine suivi de Après la catastrophe et Plan social, Jean-Pierre Levaray, Agone, 2005, p. 137.
Et pour information, quelques accidents industriels de ces dix dernières années :
  • le 11 mars 2011, la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi (Japon) fait l’objet du deuxième plus grave accident nucléaire de l’Histoire à la suite du séisme du 11 mars 2011 de magnitude 9 qui a dévasté le nord de l’archipel nippon ;
  • le 25 août 2012, un incendie à la raffinerie d’Amuay au Venezuela provoque la mort de 48 personnes. L’incendie fait suite à une explosion causée par une fuite de gaz ;
  • Le 22 janvier 2013, une fuite de Mercaptan dans l’usine Lubrizol de Rouen (France) provoque un nuage qui s’étend jusqu’en région parisienne et au sud de l’Angleterre (Kent) , ou les autorités confinent les habitants dans leurs logements. Une odeur de gaz et d’ail incommode des centaines de milliers d’habitants.
  • le 17 avril 2013, l’explosion de la West Fertilizer Company, causée par du nitrate d’ammonium dans une usine de fabrication d’engrais à West (Texas), aux États-Unis cause la mort de 14 personnes et en blesse plus de 200 autres ;
  • le 12 août 2015, à Tianjin en République populaire de Chine, l’explosion d’un entrepôt contenant plus de 2 400 tonnes de produits toxiques fait 173 morts et des dégâts considérables.
  • Le dimanche 17 février 2019, un pipeline géré par le groupe Total fuit à Autouillet dans les Yvelines (France), 4 à 7 hectares de champs et des rivières sont touchés par la fuite d’hydrocarbures.
  • Le 3 juillet 2019, à Saint-Germain-en-Laye (Yvelines, France), une usine de retraitement des eaux usées du SIAAP, classée site Seveso 2, prend feu, polluant la Seine. Trois tonnes de poissons morts sont repêchés dans les jours qui suivent et les activités nautiques interdites en aval.
  • Le 26 septembre 2019, un incendie important se déclare vers 2 h 40 dans les installations de l’usine Lubrizol, classé « Seveso seuil haut », produisant des additifs pour les huiles de moteurs, à Rouen. Les habitants avoisinants sont invités à rester confinés chez eux.
    Vous pouvez retrouver un relevé plus complet sur le page wikipédia des accidents industriels...

Notes

[1La catastrophe de Seveso est une catastrophe écologique et sanitaire qui s’est produite en juillet 1976, dans le nord de l’Italie. Un nuage d’herbicide contenant des produits toxiques s’échappe d’une usine chimique, et contamine les alentours, provoquant à la fois des hospitalisations pour les enfants des communes voisines, dont celle de Seveso, et la mort de plusieurs dizaines de milliers d’animaux d’élevage. Cette catastrophe, due notamment à l’absence de plan d’urgence préparé par la société responsable de l’usine, est extrêmement médiatisée. Si aucune victime humaine directe n’est finalement à déplorer, les conséquences environnementales nécessitent une décontamination totale du site et de ses alentours ; la disparition temporaire et fortuite des fûts contenant les déchets lors de leur voyage vers leur lieu de destruction occasionne également de forts soupçons de forfaiture de la part des industriels. Les pouvoirs publics européens se réfèrent à cet événement pour créer en 1982 une série de directives afin de prévenir tout risque d’accident majeur sur un site industriel présentant un risque potentiel. (article wikipédia)

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