La République à l’assaut des Hauts de Rouen

Le 8 février, le ministre de l’Intérieur Christophe Castaner a présenté les 32 quartiers de reconquête républicaine ciblés en 2019, sur tout le territoire français. Les Hauts de Rouen, déjà Zone de sécurité prioritaire, en fait partie. Cette « reconquête républicaine » signifie en fait l’arrivée des renforts policiers au travers du dispositif de la Police de la sécurité au quotidien (PSQ).

Le 30 septembre 2016, l’article Grillage et séparation était publié sur a-louest.info en réaction à de nouvelles barrières installées au milieu du quartier des Sapins, séparant la commune de Bihorel et les Hauts de Rouen.

On éloigne et on isole les pauvres, les indésirables, l’ennemi intérieur, et tous ceux qui finalement, ne rentrent pas dans le moule d’une classe moyenne pacifiée.Les techniques modernes de la « société de contrôle » n’opèrent plus dans un climat social tendu. On assiste donc au retour fulgurant de procédés archaïques tels que les murs et les clôtures au sein de la paranoïa sécuritaire. Ces procédés s’avèrent plus visibles, plus oppressants, plus violents.

Un exemple parmi d’autres du traitement réservé à ces zones dites violentes et maintenant « zones de reconquête républicaine ».

Ainsi, le quartier des Hauts de Rouen fait partie des quartiers « élus » sur lesquels l’Etat décide de concentrer des moyens policiers.

Un petit rappel historique s’impose.
En 1994, lors des émeutes liées à la mort d’Ibrahim Sy (à lire ici), un journaliste de L’Express décrivait le quartier ainsi :

A Rouen, il y a ceux d’ « en bas » et ceux d’ « en haut ». En bas, le centre-ville, au bord de la Seine : sa cathédrale, ses rues piétonnes et son métro en construction. En haut, sur les collines, les HLM des Sapins - une succession de barres alignées sur un plateau battu par les vents. Des arbres, des terrains de sport, une maison des jeunes, un centre commercial. Bref, ni Los Angeles ni les favelas de Rio. Juste l’un des 400 quartiers français classés « prioritaires » par l’ancien ministère de la Ville, bénéficiant du programme de « développement social des quartiers ».

 
C’est à la fin des année 50 que débute la construction des HLM dans un des derniers espaces disponibles dans la ville de Rouen, pour y entasser les travailleurs pauvres dont la France avait besoin pour son développement à l’extérieur de la ville.
Excentrer ces travailleurs pauvres, ça permettait également de polir le centre ville : plus de quartiers populaires en bas, on les rénove, on les peuple avec des habitants plus propres sur eux et la ville est d’un coup plus accueillante... C’est ce qui s’est passé par exemple pour le quartier de la Croix-de-Pierre (sans que le polissage fonctionne complètement...)

Aujourd’hui, les Hauts de Rouen comprennent les quartiers des Sapins, du Châtelet, de la Lombardie et la Grand’Mare. Quartiers sinistrés s’il y en a, un seul bus parcourt ces territoires qui continuent de faire peur aux habitants du centre ville. Un seul bus parce qu’il n’y a plus de contrôleurs dans ces quartiers, parce que plus personne ne paye le bus, mais qu’il ne s’agit pas non plus de se laisser taxer quand on nous a parqué aussi loin, sans nous donner aucun moyen.

La reconquête républicaine, c'est la colonisation moderne, c'est maintenir un semblant d'autorité sur la vie qui leur échappe malgré tout.

La nouvelle politique de la ville, qui ne veut pas accueillir les exilés qui affluent de partout, c’est de les placer à la Grand’Mare, de faire en sorte que les situations socialement précaires se multiplient, que les tensions s’accumulent entre ceux qui sont acculés de tous les côtés et rendre toute situation explosive.
Puisqu’il est vrai que ces quartiers sont multiculturels, ils ont déjà les clés pour gérer ces arrivées massives qui font tâche sur l’ardoise républicaine.
Et puisque tout est réuni pour que les vies soient difficiles, autant ajouter le maintien de la violence par l’Etat : sa police.
La reconquête républicaine, c’est la colonisation moderne, c’est maintenir un semblant d’autorité sur la vie qui leur échappe malgré tout.

En décembre, des lycéens de Mantes-La-Jolie étaient agenouillés tous au sol, mains derrière la tête, tenus en joue par des policiers, pour avoir voulu bloquer leur lycée.
Le message envoyé à ce moment-là à ces élèves déjà humiliés par le système social qui les entoure était qu’en plus, l’Etat les soumettra jusqu’au bout, sous n’importe quel prétexte.

On n’est plus très loin de l’Exposition universelle de 1931 où les Kanak étaient exposés au zoo.
Didier Daeninckx le raconte dans Cannibale :

Il ne faisait pas beau, le matin de l’inauguration. Le cortège officiel a effectué sa visite au pas de charge. Et comme le maréchal Lyautey s’était attardé au pavillon du Maroc, en souvenir de ses conquêtes, on a écourté la découverte du nouveau parc zoologique. Le président Doumergue avait un faible pour les pachydermes et les otaries. Il n’est même pas passé devant la fosse aux lions, le village des cannibales kanak et le marigot des crocodiles germains !
Nous avons juste eu droit à la fanfare de la Garde républicaine qui a fait le tour des allées à cheval.

Historiquement, la mise en place de plus de forces de l’ordre a produit des épisodes désastreux. On pense notamment à la mort de Zyed et Bouna à Clichy-sous-bois en 2005, ou à celle d’Adama Traoré en 2016, ou plus récemment encore au viol de Théo. A chacun de ces événements, la police n’était pas en danger mais expérimentait la situation tragiquement banale de confrontations de mondes dont l’un a tout pouvoir sur l’autre et en abuse.

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